No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 47 sur 56

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No et moi

Chapitre 46

— Monsieur Muller, levez-vous et comptez jusqu’à 20.

Ce matin Lucas est en vrac, ça se voit à ses yeux tout rétrécis, ses cheveux chiffonnés, son air de ne pas y être. Il soupire avec ostentation, se lève au ralenti, il commence à compter.

— Un, deux, trois,…

— STOP !… C’est votre note, monsieur Muller : trois sur vingt. Le devoir était annoncé depuis deux semaines, votre moyenne pour le deuxième trimestre est de cinq et demi, je vais demander trois jours de renvoi à Madame le Proviseur. Si vous souhaitez tripler votre seconde, c’est bien parti. Vous pouvez disposer.

Lucas range ses affaires. Pour la première fois il a l’air humilié. Il ne proteste pas, il ne fait rien tomber, avant de quitter la classe il se retourne vers moi, dans ses yeux c’est comme s’il me disait aide-moi, ou ne me laisse pas, mais moi je fais la fière sur ma chaise, le dos bien droit, la tête haute, et l’air concentré comme dans Questions pour un champion. Si j’étais équipée d’une fonction verrouillage automatique des portes, ça m’arrangerait un peu.

Il va aller à la soirée de Léa. Il va y aller sans moi. J’ai bien essayé d’imaginer le décor, et moi au milieu. J’ai bien essayé de m’imaginer au cœur de la fête, avec les spots, la musique, les terminale et tout. J’ai bien essayé de trouver des images qui avaient l’air authentiques, moi en train de danser au milieu des autres, moi en train de discuter avec Axelle, un verre à la main, moi assise sur un canapé en train de rigoler. Mais ça ne fonctionnait pas. Ce n’est pas possible, tout simplement. C’est inconcevable. C’est comme essayer de se représenter une limace au milieu du Salon International des libellules.

Dans la cour je le cherche des yeux, il parle avec François Gaillard, il fait des grands gestes, de loin je vois qu’il me sourit et je ne peux pas m’empêcher de sourire aussi, même si je suis fâchée, parce que je n’ai pas de carapace comme les tortues ni de coquille comme les escargots. Je suis une minuscule limace en Converse. Toute nue.

À la sortie du lycée Léa et Axelle parlent fort, elles sont avec Jade Lebrun et Anna Delattre, des filles très belles qui sont en terminale, je comprends tout de suite qu’elles parlent de Lucas, elles ne m’ont pas vue, je m’arrange pour rester cachée derrière le poteau, je tends l’oreille.

— Ce matin il était à la brasserie du boulevard avec une fille super bizarre, ils buvaient un café.

— C’était qui la fille ?

— Je sais pas. C’était pas une fille du lycée. Elle avait pas l’air bien dans ses pompes, je peux te dire, si t’avais vu la tronche de cadavre, elle pleurait et lui il l’engueulait à mort.

Lucas me rejoint. Elles s’arrêtent aussitôt. Nous partons tous les deux vers le métro. Je ne dis rien. Je regarde mes chaussures, les lignes du trottoir, je compte les mégots.

— Pépite, tu devrais venir avec moi samedi, chez Léa, ça te changerait les idées.

— J’peux pas.

— Pourquoi ?

— Mes parents veulent pas.

— Tu leur as demandé ?

— Ben oui, je leur ai demandé, ils veulent pas. Ils trouvent que je suis trop jeune.

— C’est dommage.

Tu parles. Il s’en fout. Il a sa vie. Chacun sa vie. Finalement, c’est No qui a raison. Il ne faut pas tout mélanger. Il y a des choses qui ne se mélangent pas. Il a dix-sept ans. Il n’a pas peur qu’on le regarde, il n’a pas peur d’être ridicule, il n’a pas peur de parler aux gens, ni aux filles, il n’a pas peur de danser, de mal se fondre dans le décor, il sait combien il est beau, et grand, et fort. Et moi ça m’énerve.

On continue de marcher en silence. Je n’ai plus envie de lui parler. Je dois quand même passer chez lui, à cause de No. Quand nous arrivons, elle est prête à partir pour son travail. Je lui propose de l’accompagner, de loin je dis au revoir à Lucas. Nous prenons l’escalier pour descendre parce qu’elle a mal au cœur dans l’ascenseur. D’ailleurs elle a mal au cœur tout court, ça se voit, elle a le cœur blessé.

Lorsque nous sommes dans la rue elle sort de son sac une boîte en carton. Elle me la tend.

— Tiens, c’est pour toi.

J’ouvre et je découvre une paire de Converse rouge, celles dont je rêvais. Il y a des moments où c’est vraiment compliqué de ne pas se mettre à pleurer. Si je pouvais trouver quelque chose à compter, là tout de suite, à portée, ça m’arrangerait bien. Mais il n’y a rien qui me vient, que des larmes dans mes yeux. Elle m’a acheté une paire de Converse qui coûtent au moins cinquante-six euros. Des rouges comme je voulais.

— Ben merci. Fallait pas. Faut garder tes sous pour toi, pour ton voyage…

— T’inquiète pas pour ça.

Je marche à côté d’elle. Je cherche un kleenex au fond de ma poche, même un vieux, je ne trouve rien.

— Lucas, il veut que tu partes ?

— Non, non, t’inquiète pas. Tout va bien.

— Il t’a rien dit ?

— Non, non, ça va aller. T’en fais pas. Ça va aller. Faut que j’y aille, là. Rentre chez toi, je vais y aller toute seule.

Je lève la tête et je découvre le panneau d’affichage sous lequel nous sommes arrêtées. C’est une publicité pour un parfum, une femme marche dans la rue, décidée, dynamique, un grand sac en cuir sur l’épaule, ses cheveux volent dans le vent, elle porte un manteau de fourrure, derrière elle on devine une ville au crépuscule, la façade d’un grand hôtel, les lumières scintillent, un homme est là aussi, il se retourne sur elle, subjugué.

Comment ça a commencé, cette différence entre les affiches et la réalité ? Est-ce la vie qui s’est éloignée des affiches ou les affiches qui se sont désolidarisées de la vie ? Depuis quand ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je laisse No repartir, un sac en plastique à la main, elle tourne le coin de la rue, rien ne brille autour d’elle, tout est sombre et gris.