No et moi
Chapitre 36
Ma tante Sylvie avait son chignon tout de travers. Pour une fois elle n’a fait aucune réflexion à ma mère, elle a dû comprendre d’un seul coup qu’on ne peut pas toujours avoir l’air d’aller bien, assurer la cuisine, le ménage, le repassage, la conversation et tout, d’ailleurs elle avait perdu son sourire-de-toute-circonstance et oublié de mettre son rouge à lèvres impeccable qui ne bouge pas de la journée. Franchement, ça m’a fait de la peine de la voir comme ça. Elle n’arrivait même plus à crier sur mes cousins qui en profitent bien, il y a un fouillis sans précédent dans leur chambre et ils répondent à peine quand elle les appelle.
Comme convenu, No a téléphoné les deux premiers jours. Et puis les deux derniers, on n’a plus eu de nouvelles. Mon père a essayé d’appeler à la maison, ça ne répondait jamais, ni le matin, ni le soir, ni même la nuit. Il a contacté la voisine d’en dessous, elle a écouté à la porte, elle n’a rien entendu. Il a décidé de ne pas s’affoler, on avait prévu de rentrer le jeudi, on rentrerait le jeudi. Moi ça m’a paru interminable, je n’avais même pas le cœur à jouer avec mes cousins qui ont pourtant des tas d’idées pour entreprendre des chantiers dans le jardin, des tunnels, des systèmes d’irrigation, des parcours champêtres, des trucs incroyables qu’on ne peut pas faire à Paris. Je suis restée enfermée à lire des romans d’amour, ma tante en a toute une collection, Le courage d’aimer, Lune de miel à Hawaï, La belle et le pirate, L’ombre de Célia et j’en passe. J’ai accepté une ou deux balades, participé à l’épluchage des légumes et aux parties de Trivial Pursuit, histoire de faire acte de présence. Mon père et ma mère se sont beaucoup occupés de ma tante, ils ont passé des heures à discuter, on aurait dit un conseil de guerre.
Quand je suis montée dans la voiture j’ai poussé un gros soupir de soulagement, et puis la petite boule est revenue dans mon ventre, pendant tout le trajet du retour elle n’a fait que grandir, et grandir encore, je guettais les panneaux qui indiquent la distance pour Paris, on n’avançait pas, on se traînait alors que moi j’en étais sûre : on était dans une course contre la montre. La plupart des gens disent après coup qu’ils avaient un mauvais pressentiment. Une fois qu’il s’avère qu’ils avaient raison. Mais moi j’avais un vrai mauvais pressentiment, un pressentiment d’avant.
Mon père a mis des disques de musique classique dans le lecteur CD, ça m’a énervée parce qu’il écoute toujours des trucs tristes avec des voix limpides qui vous font voir à quel point le monde est en désordre. Ma mère s’est endormie, elle avait posé sa main sur sa cuisse. Depuis qu’elle va mieux ils se rapprochent, je le vois bien, ils s’embrassent dans la cuisine et ils rigolent tous les deux avec un air de grande connivence.
Moi j’avais peur. Peur que No soit partie. Peur d’être toute seule, comme avant. J’ai fini par m’endormir, à cause des arbres qui défilent à toute vitesse comme une guirlande sans lumières. Quand je me suis réveillée nous étions sur le périphérique, il faisait très chaud dans la voiture, j’ai regardé ma montre, il était bientôt vingt heures, No devait être à la maison. Mon père avait essayé d’appeler le matin même, elle n’avait pas répondu.
Le périphérique était bloqué, nous avons roulé au pas, par la vitre j’ai vu les campements de SDF sur les talus, sous les ponts, j’ai découvert les tentes, les tôles, les baraquements, je n’avais jamais vu ça, je ne savais pas que ça existait, là, juste au bord, mon père et ma mère regardaient droit devant eux, j’ai pensé des gens vivent là, dans le bruit des moteurs, la crasse et la pollution, au milieu de nulle part, des gens vivent là jour et nuit, ici, en France, Porte d’Orléans ou Porte d’Italie, depuis quand ? Mon père ne savait pas au juste. Depuis deux ou trois ans, les campements se sont multipliés, il y en a partout, tout autour, surtout à l’est de Paris. J’ai pensé c’est ainsi que sont les choses. Les choses contre lesquelles on ne peut rien. On est capable d’ériger des gratte-ciel de six cents mètres de haut, de construire des hôtels sous-marins et des îles artificielles en forme de palmiers, on est capable d’inventer des matériaux de construction « intelligents » qui absorbent les polluants atmosphériques organiques et inorganiques, on est capable de créer des aspirateurs autonomes et des lampes qui s’allument toutes seules quand on rentre chez soi. On est capable de laisser des gens vivre au bord du périphérique.
C’est ma mère qui a ouvert la porte, nous sommes entrés dans l’appartement, tout était normal à première vue, les rideaux tirés, les objets à leur place, rien n’avait disparu. La chambre de No était ouverte, le lit défait, ses affaires éparpillées. J’ai ouvert le placard pour vérifier que la valise était toujours là. C’était déjà ça. Alors j’ai vu les bouteilles d’alcool renversées par terre, quatre ou cinq, mon père était derrière moi, c’était trop tard pour les cacher. Il y avait de la vodka, du whisky et des plaquettes de médicaments vides.
Alors j’ai pensé aux adverbes et aux conjonctions de coordination qui indiquent une rupture dans le temps (soudain, tout à coup), une opposition (néanmoins, en revanche, par contre, cependant) ou une concession (alors que, même si, quand bien même), je n’ai plus pensé qu’à ça, j’ai cherché à les énumérer dans ma tête, à en faire l’inventaire, je ne pouvais rien dire, rien du tout, parce que ça se brouillait autour de moi, les murs et la lumière.
Alors j’ai pensé que la grammaire a tout prévu, les désenchantements, les défaites et les emmerdements en général.