No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 29 sur 56

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No et moi

Chapitre 28

Le soir où No nous a annoncé qu’elle avait trouvé du travail, mon père est descendu acheter une bouteille de champagne. Il a fallu rincer les coupes en cristal, elles n’avaient pas servi depuis longtemps, nous avons levé nos verres, nous avons trinqué à la santé de No, mon père a dit c’est une nouvelle vie qui commence, j’ai cherché l’émotion sur les visages, No avait les joues roses, il n’y avait pas besoin d’être spécialiste, je crois même qu’elle faisait un sacré effort pour ne pas pleurer. Quand elle nous a donné davantage de détails, mon père a eu l’air de trouver que ce n’était pas l’idéal mais elle était tellement contente que personne n’aurait osé gâcher sa joie, ni émettre une réserve, même minuscule.

Tous les matins, à partir de sept heures, No est femme de chambre dans un hôtel près de Bastille. Elle termine à seize heures, mais certains jours elle doit rester plus tard pour remplacer le garçon du bar quand il a des courses à faire ou des livraisons. Le patron la déclare pour un mi-temps, le reste est payé au noir. Elle a dit à mes parents qu’elle les inviterait au restaurant quand elle recevrait sa première paye, et puis qu’elle partirait, quand elle aurait trouvé un endroit où loger. Ils ont répondu en chœur qu’il n’y avait aucune urgence. Elle doit prendre son temps. S’assurer que le poste lui convient. Ma mère a proposé de lui acheter une ou deux tenues pour son travail, on a encore rigolé comme des folles quand on a cherché dans les catalogues de vente par correspondance, on imaginait No dans des blouses à fleurs en polyamide, il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs, boutonnées devant ou dans le dos, avec de larges poches, et des tabliers de dentelle, comme dans les films de Louis de Funès.

Maintenant No se lève avant nous. Son réveil sonne vers six heures, elle fait le café, avale une tartine et part à pied dans la nuit. À midi elle déjeune d’un sandwich avec le garçon du bar, perchée sur un grand tabouret, mais pas plus d’un quart d’heure, sinon le patron pète une durite (j’ai cherché dans le dictionnaire dès qu’elle a eu le dos tourné). Le soir elle se change avant de quitter l’hôtel, détache ses cheveux, enfile son blouson, emprunte le même chemin en sens inverse et rentre chez nous, épuisée. Elle s’allonge un moment, les jambes surélevées, parfois elle s’endort.

Elle doit faire chaque jour une vingtaine de chambres et toutes les parties communes, salon, hall, couloirs, elle n’a pas le temps de rêvasser, le patron est toujours sur son dos. Elle n’a jamais vraiment pu nous décrire la clientèle de l’hôtel, un mélange paraît-il, parfois elle évoque des touristes, parfois des hommes en déplacement professionnel. C’est toujours plein. Son patron lui a montré comment trier le linge sale du propre (avec une conception très personnelle de la question), comment replier les serviettes sans les laver quand elles ont servi une fois et remettre à niveau les petits flacons de shampoing. Elle n’a pas le droit de faire de pause, ni de s’asseoir, ni de parler aux clients, un jour il l’a surprise en train de fumer une cigarette au rez-de-chaussée, il a hurlé que c’était le premier et le dernier avertissement.

L’assistante sociale a constitué son dossier de couverture médicale unique, elle attend la réponse, comme elle avait mal au dos, mon père l’a envoyée chez notre médecin et lui a donné de quoi régler la consultation. Elle est revenue avec un anti-inflammatoire et un décontractant musculaire, j’ai lu les notices, je m’y connais pas mal en médicaments, à cause de tous ceux que ma mère a pris et continue de prendre, dans la salle de bains je m’enferme pour lire les indications, les posologies, les effets secondaires et tout, je poursuis mes recherches dans l’encyclopédie de la santé, je répertorie les différentes molécules et leurs principales caractéristiques. Quand on me demande ce que je veux faire plus tard, je réponds médecin urgentiste ou bien chanteuse de rock, ça fait sourire les gens, ils ne voient pas le rapport, mais moi oui.

No prend son traitement, elle a l’air d’aller mieux, elle s’habitue. Quand elle reste plus tard pour tenir le bar, elle doit être bien habillée et servir les clients en attendant le retour du garçon. Ma mère lui a prêté une ou deux jupes un peu chic qui lui vont vraiment bien.

Le mardi, quand elle arrive à se sauver, elle nous retrouve chez Lucas. Il télécharge des morceaux sur Internet, nous fait découvrir de nouveaux groupes, ferme les rideaux, nous discutons de tout et de rien, No raconte l’état des chambres au petit matin, les affaires oubliées, les stratégies déployées par son patron pour économiser des bouts de chandelle, elle nous fait rire quand elle l’imite avec son gros ventre et ses doigts couverts de bagues, elle prend une voix grave et fait mine de s’éponger le front avec un mouchoir, il paraît qu’il fait tout le temps ça. Elle nous raconte les anecdotes de la journée, par exemple la porte des toilettes qui est restée bloquée pendant deux heures avec un type dedans qui a fini par la défoncer ou le scandale énorme qu’un client a fait parce qu’il a découvert que le gin était coupé avec de l’eau. Lucas se charge de lui raconter les histoires de notre classe, d’en dresser les portraits, il passe ses cours à observer les autres élèves, leurs vêtements, leur manière de marcher, leurs manies, il les décrit avec une précision stupéfiante, explique les affinités, les indifférences, les rivalités. Il n’oublie pas de raconter ses propres frasques, avec son air de caïd, les zéros pointés, les renvois fracassants et les copies déchirées. Il n’oublie pas non plus de mentionner mes textes lus à voix haute et d’imiter mon air coincé, il est capable d’en réciter des paragraphes entiers.

Le reste de la semaine je vais seule chez lui, une heure ou deux, avant de rentrer chez moi. Il a créé un blog sur Internet, écrit des petits textes à propos de BD, de musique ou de films, il me demande mon avis et me fait lire les commentaires qu’il reçoit. Il veut créer une rubrique, rien que pour moi, il a trouvé un titre : l’infiniment Pépite. J’aime être à côté de lui, respirer son odeur, effleurer son bras. Je pourrais passer des heures comme ça, à le regarder, son nez droit, ses mains, sa mèche qui retombe devant ses yeux.

Et quand il surprend mon regard, il y a ce sourire à ses lèvres, incroyablement doux, tranquille, et alors je me dis que nous avons la vie, toute la vie devant nous.