No et moi
Chapitre 18
Il est monté dans le bus par l’arrière, une station après la mienne. Pile en face de moi. Il m’a tendu la joue, je me tenais à la barre, je l’ai lâchée pour m’approcher de lui, malgré le monde autour de nous j’ai perçu le parfum d’adoucissant qui émanait de ses vêtements.
— T’as passé des bonnes vacances, Pépite ?
J’ai fait la moue.
Lucas se tient devant moi avec cet air désinvolte qui le quitte rarement. Pourtant je sais qu’il sait. Il sait que les filles du lycée sont toutes folles de lui, il sait que Monsieur Marin le respecte même s’il passe son temps à lui faire des remarques, il sait combien le temps nous échappe et que le monde ne tourne pas rond. Il sait voir à travers les vitres et le brouillard, dans la couleur pâle des matins, il sait la force et la fragilité, il sait que nous sommes tout et son contraire, il sait combien c’est difficile de grandir. Un jour il m’a dit que j’étais une fée.
Il m’impressionne. Je l’observe tandis que le bus redémarre, on se pousse vers l’arrière, il réclame des précisions sur mon Noël, je cherche ce que je pourrais bien raconter, me contente de lui retourner la question. Il est parti chez ses grands-parents, à la campagne, il hausse les épaules avec un sourire.
J’aimerais lui dire que j’ai perdu No, que je m’inquiète pour elle, je suis sûre qu’il comprendrait. Lui dire que certains soirs je n’ai pas envie de rentrer chez moi, à cause de toute cette tristesse qui colle aux murs, à cause du vide dans les yeux de ma mère, à cause des photos enfermées dans les boîtes, à cause du poisson pané.
— Un soir si tu veux, Pépite, on pourrait aller à la patinoire ?
— Mmmm.
(J’ai vu des patins à glace, chez Go Sport, il y a des tas de lacets à faire passer dans des crochets. Insoluble.)
Nous descendons du bus devant le lycée, les portes ne sont pas encore ouvertes, les élèves se rassemblent en grappe, discutent, s’esclaffent, allument des cigarettes, Lucas connaît tout le monde mais il reste avec moi.
J’essaie de faire bonne figure, de ne pas laisser les idées envahir ma tête, ces idées qui me traversent souvent, quand je vois tout ce qui pourrait se passer, le meilleur et le pire, elles surgissent n’importe quand, dès que mon attention se relâche, c’est comme un filtre optique qui fait voir la vie d’une autre couleur. La vie en mieux ou en catastrophe, ça dépend des fois.
J’essaie de ne pas penser qu’un jour Lucas pourrait m’entourer de ses bras et me serrer contre lui.