No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 14 sur 56

Pages du PDF

No et moi

Chapitre 13

— Monsieur Muller, venez au tableau.

Lucas déplie son grand corps, il se lève avec nonchalance, monte sur l’estrade, se poste devant la surface lisse.

— Tracez un rond.

Lucas prend la craie, s’exécute.

— C’est votre note.

Frémissement général.

— Vous pouvez ranger vos affaires et terminer l’heure en permanence. Je ne peux accepter un devoir aussi médiocre sur un contrôle de connaissances prévu depuis deux semaines.

Monsieur Marin distribue les copies, Lucas range ses affaires, impassible, il me jette un regard complice.

Il en faut davantage pour l’ébranler. Il traîne des pieds, se dirige vers la porte, il prend tout son temps.

À la sortie du lycée je l’aperçois, il est appuyé contre un panneau de sens interdit, il fume une cigarette. Il me fait signe et m’appelle, à chaque fois c’est la même sensation, à l’intérieur de mon corps, comme un trou d’air, comme si mon estomac descendait d’un coup dans mes talons et remontait aussi sec, c’est pareil dans les ascenseurs de la Tour Montparnasse pour la visite panoramique. Il m’attendait.

— Tu veux venir chez moi, Pépite ?

Panique à Disneyland, alerte rouge, mobilisation générale, affolement biologique, court-circuit, carambolage interne, évacuation d’urgence, révolution sidérale.

— Euh… merci… non… j’peux pas (cette puissance du dialogue, comme dirait mon père).

J’en meurs d’envie mais si jamais.

Peut-être que ça n’a rien à voir avec ça.

Si jamais il m’embrasse.

Peut-être qu’il veut juste qu’on discute un peu.

Mais si jamais.

Quand on embrasse, dans quel sens faut-il tourner la langue ? (La logique voudrait que ce soit dans le sens des aiguilles d’une montre, en même temps, embrasser, je suppose que cela échappe au rationnel, à l’ordre des choses, il n’est donc pas exclu que cela se fasse en sens inverse).

— Je dois rentrer. Merci. Une autre fois peut-être.

Il s’éloigne, mains dans les poches, le bas de son jean est usé à force de traîner par terre, il est beau même de loin. Peut-être qu’il n’y aura pas d’autre fois. Peut-être que dans la vie on a une seule chance, tant pis si on ne sait pas la saisir, ça ne revient pas. Peut-être que je viens de rater ma chance. Dans le bus je regarde les gens, je me demande s’ils ont su saisir leur chance, rien ne l’indique ni ne l’infirme, ils ont tous la même expression de fatigue, parfois un vague sourire, je m’arrête une ou deux stations plus tôt, pour marcher, je fais ça souvent, quand je n’ai pas envie de rentrer chez moi, pas tout de suite. Je ne vais plus à la gare, je traîne un peu sur le boulevard Richard-Lenoir, c’est un endroit où il y a beaucoup de sans-abri, sur le terre-plein central, autour des jardins et dans les squares, ils sont en groupe, chargés de sacs, de chiens, de duvets, ils se réunissent autour des bancs, ils discutent, boivent des canettes, parfois ils rigolent, ils sont gais, parfois ils se disputent. Souvent il y a des filles avec eux, jeunes, elles ont des cheveux sales, des vieilles chaussures et tout. Je les observe de loin, leurs visages abîmés, leurs mains écorchées, leurs vêtements noirs de crasse, leurs rires édentés. Je les regarde avec cette honte sur moi, poisseuse, cette honte d’être du bon côté. Je les regarde avec cette peur que No soit devenue comme eux. À cause de moi.

Il y a quelques jours, Mouloud est mort. Depuis dix ans il vivait dehors, dans notre quartier. Il avait sa grille de métro, au croisement de deux rues, dans un renfoncement, juste à côté de la boulangerie. C’était son territoire. Sur le trajet de l’école élémentaire, pendant quelques années, je l’ai vu là, tous les matins et tous les soirs. Les élèves le connaissaient bien. Au début, on avait peur de lui. Et puis on s’était habitué. On le saluait. On s’arrêtait pour discuter. Il refusait d’aller dans les foyers parce qu’ils n’acceptaient pas son chien. Même quand il faisait très froid. Les gens lui donnaient des couvertures, des vêtements, de la nourriture. Il avait ses habitudes au café d’en face, il buvait du vin dans des bouteilles en plastique. Pour Noël, on lui offrait des cadeaux. Mouloud était kabyle, il avait les yeux bleus. Il était beau. On racontait qu’il avait été ouvrier chez Renault pendant dix ans, et puis un jour sa femme était partie.

Mouloud a eu un malaise, on l’a emmené à l’hôpital, et le lendemain on a su qu’il était mort d’une embolie pulmonaire. Mon père a appris la nouvelle par les propriétaires du café. Là où Mouloud s’était installé, les gens ont commencé à coller des affiches, des lettres, des hommages, et même une photo de lui. Ils ont allumé des bougies et déposé des fleurs. Le vendredi suivant il y a eu un rassemblement, une centaine de personnes sont venues autour de sa tente qui était restée là, personne n’avait voulu y toucher. Le lendemain Le Parisien a publié un article sur Mouloud, avec une photo de son coin transformé en autel.

La dame du bar d’en face a recueilli le chien de Mouloud. Les chiens on peut les prendre chez soi, mais pas les SDF. Moi je me suis dit que si chacun d’entre nous accueillait un sans-abri, si chacun décidait de s’occuper d’une personne, une seule, de l’aider, de l’accompagner, peut-être qu’il y en aurait moins dans la rue. Mon père m’a répondu que ce n’était pas possible. Les choses sont toujours plus compliquées qu’il y paraît. Les choses sont ce qu’elles sont, et il y en a beaucoup contre lesquelles on ne peut rien. Voilà sans doute ce qu’il faut admettre pour devenir adulte.

On est capable d’envoyer des avions supersoniques et des fusées dans l’espace, d’identifier un criminel à partir d’un cheveu ou d’une minuscule particule de peau, de créer une tomate qui reste trois semaines au réfrigérateur sans prendre une ride, de faire tenir dans une puce microscopique des milliards d’informations. On est capable de laisser mourir des gens dans la rue.