No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 36 sur 56

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No et moi

Chapitre 35

Mon père lui a fait un vrai discours sur la confiance, la responsabilité, l’avenir et tout, on aurait dit un chef de parti politique, sauf qu’il n’avait pas de micro. Mon père, on voit bien qu’il encadre une équipe de vingt-cinq personnes à son travail, parfois ça déteint sur son comportement à la maison, il adore faire des plannings, des projets, des courbes de croissance, c’est tout juste s’il ne nous impose pas un entretien individuel à la fin de l’année. Quand ma mère était très malade, c’était plus compliqué, mais maintenant qu’elle reprend des forces, il est en train de nous mijoter un programme en quatre étapes de retour à la vie.

Pour ma part je trouve qu’avec No il en a rajouté, mais elle a pris un air très sérieux, très concerné, elle faisait oui de la tête, oui elle fera attention à ne pas perdre les clés, oui elle ramassera le courrier, oui elle appellera tous les jours, oui elle descendra les poubelles, oui elle a bien compris qu’elle ne devait inviter personne. Moi j’ai remarqué que quand on répète cinquante fois aux gens qu’on a confiance en eux, c’est souvent qu’on n’en est pas si sûr. Mais No elle n’a pas eu l’air vexée, juste un peu inquiète.

On part demain. Ce soir, No doit me retrouver chez Lucas pour une petite fête. J’ai préparé mes affaires, tout est en ordre, sauf que j’ai une boule dans le ventre, je n’arrive pas bien à savoir de quoi elle est fabriquée, une petite boule qui fait peur ou mal, ou les deux. No sonne à la porte, elle a pu s’échapper de son travail, quand Lucas lui ouvre il fait Waow !, elle a mis sa mini-jupe, elle est maquillée, c’est la première fois que je la vois comme ça, perchée sur des talons, elle est belle comme un personnage de manga, avec ses cheveux noirs, sa peau claire, ses yeux immenses. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas retrouvés tous les trois, Lucas descend acheter ses gâteaux préférés et du cidre parce qu’elle adore ça. Moi aussi j’en bois, au moins trois ou quatre verres, la chaleur se répand dans mon ventre, la petite boule se dissout, on ferme les rideaux, on s’installe tous les trois sur le canapé, comme avant, on se serre les uns contre les autres, on met un DVD que Lucas a choisi. C’est l’histoire d’une jeune femme sourde qui travaille dans une entreprise, personne ne sait qu’elle porte un appareil pour entendre. Elle embauche un stagiaire, il sort de prison, elle tombe amoureuse de lui, il l’utilise pour monter un gros coup parce qu’elle lit sur les lèvres, elle accepte tout ce qu’il lui demande, devient sa complice, prend des risques énormes, elle a confiance en lui, elle l’aime et tout, mais le jour du casse elle découvre qu’il a prévu de partir sans elle, il a pris un seul billet d’avion. Pourtant elle ne lâche pas, elle va au bout, et c’est elle qui le sauve. À la fin il l’embrasse et c’est sans doute la première fois de sa vie qu’un garçon l’embrasse, c’est une scène magnifique parce qu’on sait qu’il ne va pas la laisser, il a compris qui elle était, sa force et sa constance.

Dans le noir on n’a pas vu l’heure tourner, il est très tard quand nous repartons de chez Lucas, je téléphone chez moi pour prévenir qu’on arrive. Sur le chemin du retour No ne dit rien, je lui prends la main.

— Il y a quelque chose qui va pas ?

— Non, ça va.

— Tu veux pas me dire ?

— …

— C’est parce que t’as peur de rester toute seule ?

— Non.

— Tu sais, si on est ensemble, tu dois me dire pour que je puisse t’aider.

— Tu m’as déjà beaucoup aidée. C’est pas le problème. Mais t’as tes parents, ta classe, ta famille, t’as ta vie, tu comprends…

Je sens que ma voix commence à trembler.

— Non, je comprends pas.

— Si, tu comprends très bien.

— Mais toi aussi t’es dans ma vie. Tu vois bien, tu vois bien que j’ai besoin de toi… et puis tu… tu fais partie de notre famille…

— Je suis pas de ta famille, Lou. C’est ça qu’il faut que tu comprennes, je serai jamais de ta famille.

Elle pleure. Dans le vent glacé elle a du mal à contenir ses sanglots.

On marche en silence et maintenant je sais qu’il lui est arrivé quelque chose, quelque chose qu’on ne peut pas dire, quelque chose qui fait basculer.