No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 40 sur 56

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No et moi

Chapitre 39

Les cours reprennent ce matin, il fait nuit dehors, l’odeur du café flotte dans la cuisine. No est assise en face de mon père, son visage est pâle, fatigué, elle vient sans doute de rentrer. Mon père a les poings posés sur la table comme deux grenades dégoupillées. Il se lève, il a l’air de quelqu’un qui a repris la situation en main. Dans le contexte actuel cela n’a rien de rassurant.

Mon réveil vient de sonner, je suis en chemise de nuit, pieds nus, il dit No va s’en aller. Je crois bien qu’il le répète plusieurs fois parce que je reste sans réaction. No va aller dans un centre où on va s’occuper d’elle. Elle a besoin d’aide. No se tait. Elle regarde la table. Je tire le tabouret vers moi, je m’assois, j’ai du mal à respirer alors je me concentre là-dessus, ralentir le rythme, ouvrir la bouche comme un poisson rouge pour absorber l’air, par petites goulées, écarter mes doigts comme des palmes pour résister au courant, garder les pieds bien à plat sur le carrelage de la cuisine.

— Tu comprends, Lou, tu comprends ?

Je n’ai pas envie de répondre. Je n’ai pas envie d’entendre ça, ni le reste, les histoires d’assistante sociale, d’aide, de désintoxication, tous ces mots pour rien, des algues microscopiques et nauséabondes à la surface de la mer. On avait dit qu’on allait aider No, nous, jusqu’au bout, on avait dit qu’on serait là pour elle, on avait dit qu’on ne lâcherait pas l’affaire. Je veux qu’elle reste, je veux qu’on se batte, je veux qu’on fasse opposition. Sous la table j’enfonce mes ongles dans mes paumes, au plus profond, pour détourner la douleur, pour qu’elle se concentre et afflue là où elle laissera une trace, visible, une trace qui pourra guérir.

Je prends ma douche, je m’habille, j’attrape mon sac de classe et je les laisse là, tous les deux, mon père continue de lui parler, No ne répond pas, si je pouvais je lui dirais qu’elle n’a qu’à faire comme moi, quand j’étais petite, plaquer ses mains sur ses oreilles pour faire le vide, faire taire les bruits et le tumulte, faire taire le monde assourdissant.

Je cours jusqu’à l’arrêt du bus, j’ai peur d’être en retard au cours de Marin, je n’ai rien avalé et ma tête tourne, je monte par la porte de derrière et me faufile entre les gens, il y a tous ces mots qui s’entremêlent au-dessus de moi, et le bruit du moteur, et celui de la rue, le sang bat à mes tempes, je regarde le panneau électronique avec les noms des stations qui défilent et le temps estimé pour arriver au terminus, je ne regarde que ça, les lettres rouges glissant de gauche à droite, et je compte les voyelles, pour ne pas me mettre à pleurer.

J’entre dans le lycée juste après la sonnerie, Lucas m’attend en bas des escaliers, les yeux brûlants je m’avance vers lui, quand j’arrive à sa hauteur ses bras se referment sur moi, je sens mon corps minuscule peser d’un seul coup contre le sien, son souffle dans mes cheveux.