No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 49 sur 56

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No et moi

Chapitre 48

No a allumé la télévision, elle s’est installée à côté de moi après avoir sorti la bouteille de vodka qui était planquée sous son lit. Nous regardons la finale de La Nouvelle Star, enfoncées dans le canapé, elle fait semblant de s’intéresser aux commentaires du jury mais au fond je vois bien qu’elle s’en fout, de ça comme du reste, qu’elle se fout de tout.

Mes parents sont au théâtre, ils m’ont autorisée à rester chez Lucas, ils passeront me chercher après la pièce. J’ai apporté une quiche lorraine que ma mère avait faite, je me suis arrêtée en chemin pour acheter des litchis et des mangues que No adore. Elle ne va pas travailler ce soir, c’est son jour de congé.

Nous attendons Lucas. Le jeudi il a son cours de guitare. Le prof a prévenu sa mère qu’il manquait une fois sur deux, depuis il y va, pour éviter les ennuis. Il n’est pas encore rentré. À mesure que l’heure avance je me dis que ça ne peut pas être son cours qui le retient si tard. À mesure que l’heure avance je pense à la soirée chez Léa, à laquelle je ne suis pas allée. Peut-être qu’ils se sont donné rendez-vous pour boire un verre, peut-être qu’elle a mis son pull noir avec un col en V, très échancré, et son jean très serré. Peut-être qu’il en a marre, lui aussi.

Pour Océane, il faut taper 1, pour Thomas, il faut taper 2. No elle préfère Océane, moi je voterais pour Thomas parce qu’il ressemble à Lucas, en plus mince, avec des yeux plus petits, parce que Lucas ses yeux sont grands et noirs.

À la télévision, les gens ont tous les dents blanches. J’ai demandé à No à quoi cela était dû, selon elle, s’il s’agissait d’un effet des éclairages ou d’un dentifrice spécial qu’ils utilisent, réservé aux stars, ou encore un produit qu’ils mettent avant l’émission comme un vernis qui ferait briller les dents.

— Je ne sais pas de quoi il s’agit, Lou, tu te poses trop de questions, tu vas finir par te flinguer les neurones.

Elle est de mauvais poil. Elle se recroqueville sur le canapé, je l’observe à la dérobée. Elle est maigre comme le premier jour où je l’ai rencontrée, on dirait qu’elle n’a pas dormi depuis des semaines, ses yeux brillent comme si elle avait de la fièvre. Dès lors que l’on regarde autour de soi, on se pose des questions. Je regarde autour de moi, c’est tout. Et je me dis qu’à ce train-là, elle n’aura jamais la force de partir en Irlande. Je vois que ses mains tremblent et qu’elle ne peut pas rester debout. Je vois qu’il ne reste plus beaucoup de vodka. L’alcool la protège, m’a-t-elle expliqué, mais pour autant elle ne veut pas que j’en boive, pas une goutte. Moi aussi j’aime rais bien être protégée par quelque chose, j’aimerais que quelqu’un me dise que tout va s’arranger, que tout cela n’est pas si grave.

Pendant la publicité, j’essaie de faire diversion.

— Tu sais, en Irlande, il y a des manoirs, des châteaux, des collines, des falaises incroyables, et même des lagons.

— Ah bon. Alors tu vas venir avec moi ?

Ce n’est pas une question en l’air. Pas une question pour rien. Elle attend une réponse. Peut-être qu’en Irlande la vie ressemble aux affiches qu’on voit dans le métro. Peut-être que l’herbe est vraiment verte et le ciel tellement immense qu’il laisse voir l’infini. Peut-être qu’en Irlande la vie est plus facile. Peut-être que si je partais avec elle, elle serait sauvée. Il est tard et Lucas n’est pas rentré.

— Je sais pas. Peut-être…

Loïc, il travaille dans un pub à Wexford et habite une grande maison dans la campagne, avec des chiens et des chats. Dedans il y a plein de chambres, et une cuisine immense, il reçoit souvent des amis, ils font cuire des volailles à la broche, allument des feux dans son jardin, chantent des vieilles chansons, ils jouent de la musique et passent la nuit dehors, enroulés dans des couvertures, il gagne beaucoup d’argent, ne compte pas ce qu’il dépense. Il voulait une maison pour elle, il lui a envoyé les photos, elle a vu la hauteur des arbres, cette lumière incroyable, et le lit où ils dormiront. Loïc il a des mains longues et fines, des cheveux bouclés, il porte des bagues avec des têtes de mort, un long manteau noir, c’est ce que No m’a dit. Elle lui a écrit pour le prévenir qu’elle viendrait bientôt, quand elle aurait l’argent.

Océane a gagné. Elle a des larmes qui coulent sur ses joues, elle sourit de toutes ses dents. Elle est belle. No s’est endormie. Elle a terminé la bouteille de vodka. Je regarde l’heure encore une fois. J’aimerais savoir combien il y a d’argent dans l’enveloppe. J’aimerais m’allonger à côté d’elle, fermer les yeux, attendre quelque chose qui ressemblerait à une musique, quelque chose qui nous envelopperait.

Je n’ai pas entendu Lucas, il est debout devant moi. J’aimerais brailler c’est à cette heure-ci que tu rentres, sur un ton péremptoire lui demander où il était, lui barrer le passage pour obtenir des explications. J’aimerais faire vingt centimètres de plus et savoir me fâcher.

Mon père m’appelle, ils sortent du théâtre, ils seront là dans une demi-heure. La sonnerie du téléphone a dû réveiller No, elle ouvre les yeux, me demande qui a gagné. Elle est livide, elle murmure je vais vomir, Lucas fait vite, il l’attrape sous les bras pour l’emmener aux toilettes, elle prend appui sur la cuvette, se penche en avant, il la soutient tout le temps que ça dure. Des billets dépassent de la poche de son jean, des billets de cinquante euros, il y en a plusieurs, dans son dos j’attrape le bras de Lucas sans rien dire, du doigt je lui montre. Alors Lucas entre dans une rage folle, il la plaque contre le mur, il se met à hurler, il est hors de lui, je ne l’ai jamais vu comme ça, il hurle qu’est-ce que tu fais, No, qu’est-ce que tu fais, il la secoue à toute force, réponds-moi, No, qu’est-ce que tu fais ? No serre les dents, les yeux secs elle le regarde sans répondre, elle ne se défend pas, elle le regarde avec cet air de défi, et je sais bien ce que ça veut dire, il la tient par les épaules, et moi je crie arrête arrête et j’essaie de le retenir, elle le regarde et ça veut dire qu’est-ce que tu crois, comment tu crois qu’on peut s’en sortir, comment tu crois qu’on peut sortir de cette merde, je l’entends comme si elle hurlait, je n’entends plus que ça. Quand il finit par lâcher prise elle retombe sur le carrelage, elle s’ouvre la lèvre sur le rebord de la cuvette, il claque la porte et la laisse là, hagarde.

Alors je m’assois à côté d’elle, je caresse ses cheveux, le sang coule sur mes mains, je dis c’est pas grave et je le répète plusieurs fois, c’est pas grave, mais au fond je sais que c’est grave, au fond je sais que je suis toute petite, au fond je sais qu’il a raison : nous ne sommes pas assez forts.