No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 30 sur 56

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No et moi

Chapitre 29

À Choisy-le-Roi, No vivait avec sa mère et l’homme à la moto, dans un F3 du centre-ville. Il partait tôt le matin et rentrait tard le soir. Il démarchait des entreprises pour vendre des serrures, des portes blindées et des systèmes d’alarme. Il roulait en voiture de fonction, portait des costumes chics et une gourmette en or au poignet. No dit qu’elle se souvient parfaitement de lui, elle pourrait le reconnaître dans la rue. Il était gentil avec elle. Il lui offrait des cadeaux, s’intéressait à son travail scolaire, lui apprenait à faire du vélo. Souvent il se disputait avec sa mère à propos d’elle. Suzanne la faisait dîner dans la cuisine, posait son assiette devant elle, comme un chien, et refermait la porte. Un quart d’heure plus tard elle revenait, criait si No n’avait pas terminé. No regardait l’horloge accrochée au mur, suivait des yeux la petite trotteuse, pour passer le temps. No essayait de passer inaperçue, elle faisait la vaisselle, le ménage, les courses, se réfugiait dans sa chambre dès que possible, y passait des heures entières, silencieuse. Quand l’homme jouait avec elle, la mère faisait la gueule. Les disputes sont devenues de plus en plus fréquentes, à travers le mur No entendait les cris et les éclats de voix, la mère se plaignait que l’homme rentrait tard, l’accusait de voir une autre femme. Parfois No comprenait qu’ils parlaient d’elle, il lui reprochait de ne pas s’occuper de sa fille, il disait tu la fous en l’air, et la mère pleurait, de l’autre côté du mur. L’homme rentrait de plus en plus tard et la mère tournait en rond comme une bête. No l’observait, dans l’entrebâillement de la porte, elle aurait voulu la prendre dans ses bras, la consoler, lui demander pardon. Une fois elle s’est approchée d’elle et sa mère l’a repoussée tellement fort que No s’est ouvert l’arcade sourcilière sur le coin de la table, elle en garde la cicatrice.

Un soir de l’année suivante, l’homme est parti. En rentrant de son travail, il a joué avec No, il lui a lu une histoire et l’a bordée dans son lit. Plus tard dans la nuit, No a entendu du bruit, elle s’est levée, elle a surpris l’homme dans l’entrée, il tenait un gros sac poubelle rempli d’affaires, il portait un long manteau gris. Il a posé le sac pour caresser ses cheveux.

Il a refermé la porte derrière lui.

Quelques jours plus tard une assistante sociale est venue. Elle a posé des questions à No, a rencontré sa maîtresse, parlé aux voisins, a dit qu’elle reviendrait. No ne se souvient plus si sa mère a commencé à boire avant ou après le départ de l’homme. Elle achetait de la bière, par packs de huit, et du vin de table en bouteille dont elle remplissait un caddie à roulettes. No l’aidait à le hisser dans l’escalier. Elle a trouvé un emploi de caissière dans un supermarché du coin, elle y allait à pied, commençait à boire dès qu’elle rentrait de son travail. Le soir, elle s’endormait devant la télé, tout habillée, No éteignait le poste, la couvrait, lui enlevait ses chaussures.

Plus tard elles ont déménagé à Ivry, dans un HLM, là où sa mère vit toujours. Elle a perdu son travail. No restait souvent avec elle, au lieu d’aller à l’école, pour l’aider à se lever, ouvrir les rideaux, préparer ses repas. Sa mère ne lui parlait pas, elle faisait des signes avec les mains ou avec la tête, pour dire apporte-moi ci ou ça, oui, non, jamais merci. À l’école No restait en retrait, se cachait derrière les poteaux de la cour, ne jouait pas avec les autres, ne faisait pas ses devoirs. En classe, elle ne levait jamais la main, ne répondait pas quand on l’appelait. Un jour elle est arrivée avec la lèvre fendue et des ecchymoses sur tout le corps. Elle était tombée dans l’escalier, s’était cassé deux doigts et n’avait reçu aucun soin. L’assistante sociale a fait un signalement à la DDASS.

À l’âge de douze ans, No a été placée dans une famille d’accueil. Monsieur et Madame Langlois tenaient une station-service sur la départementale, à l’entrée de Colombelles. Ils habitaient une maison neuve, possédaient deux voitures, une télévision couleur avec écran géant, un magnétoscope et un robot mixeur dernière génération. No ajoute toujours ce genre de détails, quand elle raconte quelque chose, avant le reste. Ils avaient trois enfants qui avaient quitté la maison et s’étaient portés candidats comme famille d’accueil. Ils étaient gentils. No a vécu chez eux plusieurs années, son grand-père venait lui rendre visite un après-midi par mois. Monsieur et Madame Langlois lui achetaient les vêtements dont elle avait besoin, lui donnaient de l’argent de poche, s’inquiétaient de ses mauvais résultats scolaires. Quand elle est entrée au collège, elle a commencé à fumer, à traîner avec des garçons au café. Elle rentrait tard, passait des heures devant la télévision, refusait de se coucher. Elle avait peur de la nuit.

Après plusieurs fugues, on l’a envoyée dans un internat éducatif, pas très loin de là. Son grand-père continuait de venir, parfois elle retournait à la ferme pour les petites vacances.

C’est à l’internat qu’elle a rencontré Loïc. Il était un peu plus âgé qu’elle et plaisait beaucoup aux filles. Ils jouaient aux cartes après les cours, se racontaient leur vie et faisaient le mur la nuit pour guetter les étoiles filantes. C’est là-bas aussi qu’elle a rencontré Geneviève, la fille qui travaille chez Auchan, elles sont devenues amies tout de suite. Les parents de Geneviève étaient morts quelques mois plus tôt dans un incendie, elle piquait des crises de nerfs en classe et cassait les vitres, personne ne pouvait l’approcher. On l’appelait la sauvage, elle était capable d’arracher les rideaux et de les réduire en morceaux. Un week-end sur deux Geneviève rejoignait ses grands-parents près de Saint-Pierre-sur-Dives. Une ou deux fois elle a invité No chez eux, elles ont pris le train ensemble, la mamie de Geneviève les attendait à la gare. No aimait bien cette maison, ses murs blancs, ses plafonds hauts, elle se sentait en sécurité.

Geneviève, elle avait la rage, la rage de s’en sortir. C’est No qui le dit. Geneviève, quand elle a cessé de tout casser et de se cogner la tête contre les murs, elle a décroché son BEP et elle est partie vivre à Paris. No a recommencé à fuguer.

Nous avons entendu la clé dans la serrure, mon père est entré dans la cuisine, No s’est interrompue. Quand elle parle avec ma mère, elle fait attention, elle dit moins de gros mots. Je vois bien comment ma mère lui répond. À dix-huit ans on est adulte, ça se sent à la manière dont les gens s’adressent à vous, avec une forme d’égard, de distance, pas comme on s’adresse à un enfant, ce n’est pas seulement une question de contenu mais aussi de forme, une façon de se mettre à égalité, c’est comme ça que ma mère parle à No, sur un ton particulier, et j’avoue que ça me pique à l’intérieur, comme des petites aiguilles qu’on enfoncerait dans mon cœur.

Moi quand j’avais trois ou quatre ans je croyais que l’âge s’inversait. Qu’à mesure que je grandirais, mes parents deviendraient petits. Je m’imaginais déjà debout dans le salon, les sourcils froncés et l’index levé, dire non non non avec une grosse voix, vous avez mangé assez de Nutella.