No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 20 sur 56

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No et moi

Chapitre 19

Je sors par la grande porte, perdue au milieu du flot. Sur le trottoir d’en face, je l’aperçois. Je l’aperçois tout de suite : un point sombre dans la lumière du soir. No m’attend. Elle s’est souvenue du nom de mon lycée et elle est venue. Elle ne traîne pas avec elle son habituel barda, seulement un sac qu’elle porte en bandoulière. No est là, il me suffit de traverser la rue. De loin ça se voit qu’elle est sale, son jean est maculé de traînées noires, ses cheveux collés par petits paquets. Je reste comme ça, plusieurs minutes, immobile, bousculée par les élèves, il y a le bruit des mobylettes, les rires, les éclats de voix, comme un tourbillon autour de moi. Il y a moi. En face d’elle. Quelque chose me retient. Alors je remarque ses yeux gonflés, les traces sombres sur son visage, son incertitude, d’un seul coup je n’ai plus d’amertume, ni de ressentiment, seulement l’envie de la prendre dans mes bras. Je traverse. Je dis viens. Elle me suit jusqu’au Bar Botté. Les gens nous regardent. Les gens nous regardent parce que No vit dans la rue et ça se voit comme le nez au milieu de la figure.

Elle raconte tête baissée, les mains entourant sa tasse, elle cherche la chaleur quitte à se brûler les paumes. Elle dort dans un centre d’hébergement d’urgence du Val-de-Marne où elle a été admise pour quatorze jours. À huit heures trente, chaque matin, elle est dehors. Dehors pour toute une journée. Il faut tuer le temps. Marcher pour ne pas avoir froid. Trouver un endroit abrité pour s’asseoir. Il faut traverser tout Paris pour un repas chaud. Prendre un ticket. Attendre. Repartir. Demander de l’argent à la sortie d’un magasin ou dans le métro. Quand elle a la force. La force de dire s’il vous plaît. Bientôt il faudra trouver un autre lieu d’accueil. C’est sa vie. Aller de foyer en foyer. Tenir le plus longtemps possible. Repousser les échéances. Trouver de quoi manger. Éviter de dormir dans la rue. Chercher du travail, elle a essayé. Les fast-foods, les bars, les restaurants, les supermarchés. Mais sans adresse ou avec celle d’un centre d’hébergement la réponse est toujours la même. Contre ça, elle ne peut rien. Pas d’adresse, pas de boulot. Elle a abandonné. Elle n’a jamais pensé que sa vie deviendrait si merdique, quand elle était petite elle voulait être coiffeuse, faire des shampoings, des couleurs, et puis plus tard avoir un salon de coiffure. Mais elle n’a pas appris, ni ça, ni autre chose, elle n’a rien appris. Elle dit je sais pas ce que je vais faire, tu vois, je sais plus du tout.

Elle se tait, pendant quelques minutes, le regard dans le vague. Je donnerais tout, mes livres, mes encyclopédies, mes vêtements, mon ordinateur, pour qu’elle ait une vraie vie, avec un lit, une maison et des parents pour l’attendre. Je pense à l’égalité, à la fraternité, à tous ces trucs qu’on apprend à l’école et qui n’existent pas. On ne devrait pas faire croire aux gens qu’ils peuvent être égaux ni ici ni ailleurs. Ma mère a raison. C’est la vie qui est injuste et il n’y a rien à ajouter. Ma mère elle sait quelque chose qu’on ne devrait pas savoir. C’est pour ça qu’elle est inapte pour son travail, c’est marqué sur ses papiers de sécurité sociale, elle sait quelque chose qui l’empêche de vivre, quelque chose qu’on devrait savoir seulement quand on est très vieux. On apprend à trouver des inconnues dans les équations, tracer des droites équidistantes et démontrer des théorèmes, mais dans la vraie vie, il n’y a rien à poser, à calculer, à deviner. C’est comme la mort des bébés. C’est du chagrin et puis c’est tout. Un grand chagrin qui ne se dissout pas dans l’eau, ni dans l’air, un genre de composant solide qui résiste à tout.

No me regarde, sa peau est devenue grise et sèche comme celle des autres, à la voir comme ça il me semble qu’elle est arrivée au bout, au bout de ce qu’on peut supporter, au bout de ce qui est humainement acceptable, il me semble qu’elle ne pourra plus jamais se relever, qu’elle ne pourra plus jamais être jolie et propre, elle sourit pourtant, elle dit ça me fait plaisir de te voir.

Je vois sa lèvre trembler, ça dure à peine une seconde, elle baisse les yeux, je prie dans ma tête de toutes mes forces pour qu’elle ne pleure pas, même si je ne crois pas tous les jours en Dieu, parce que si elle se met à pleurer je m’y mets aussi, et quand je commence ça peut durer des heures, c’est comme un barrage qui cède sous la pression de l’eau, un déluge, une catastrophe naturelle, et pleurer de toute façon ça ne sert à rien. Elle racle le fond de sa tasse avec sa petite cuiller pour attraper le sucre, elle se renverse sur sa chaise, elle a repris le dessus, je le vois à la façon dont elle serre la mâchoire, je la connais.

— Alors ton exposé ?

Je lui raconte combien j’ai eu peur, devant toute la classe, ma voix qui tremblait au début et puis après plus du tout, parce que c’était comme si elle avait été avec moi, comme si elle m’avait donné la force, et puis le soulagement, quand ça a été fini, les applaudissements et tout.

— Et puis, Lucas, tu sais, ce garçon dont je t’avais parlé, ça fait au moins deux fois qu’il me propose de venir chez lui après les cours, et puis il veut que je vienne avec lui à la patinoire, mais à chaque fois je me défile, je sais pas trop quoi faire.

Elle aime que je lui raconte des histoires, elle est comme une toute petite fille, je vois bien qu’elle écoute en vrai, peut-être parce que ça lui rappelle des souvenirs de quand elle allait encore à l’école, elle a les yeux qui brillent, alors je parle, je lui raconte Lucas, ses deux ans de retard, les Opinel qu’il collectionne, ses cheveux noirs, la cicatrice au-dessus de sa bouche, qui descend, blanche, en biais, sur la lèvre, son sac en toile avec des inscriptions au marqueur que je ne comprends pas, son insolence en classe, ses accès de violence, et ce jour où il a tout jeté par terre, les livres, la table, les stylos et tout, avant de quitter le cours, comme un roi, sans même se retourner. Je lui parle de Lucas, de ses dix-sept ans, de son corps qui semble si lourd, si dense, et cette façon qu’il a de me regarder, comme si j’étais une fourmi égarée, ses copies blanches et l’excellence de mes notes, ses trois jours de renvoi et mes devoirs cités en exemple, sa douceur avec moi, pourtant à l’extrême opposé de lui.

— Et toi, t’as déjà été amoureuse d’un garçon ?

— Ouais, quand j’avais ton âge à peu près. J’étais dans un internat, à Frenouville. On n’était pas dans la même classe, mais on se retrouvait le soir, au lieu d’aller en permanence, on traînait dehors, on s’asseyait au pied des arbres, même l’hiver.

— Comment il s’appelait ?

— Loïc.

— Et après ?

— Après quoi ?

— Ben… qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je te raconterai un autre jour.

Elle n’aime pas parler. Il y a toujours un moment où ça s’arrête. Souvent de la même manière : Un autre jour. Une autre fois.

— Ça t’a rendue triste ?

— Je t’ai dit une autre fois.

— Je voulais te demander un truc. Est-ce que tu sais dans quel sens on tourne la langue, quand on embrasse un garçon ?

D’abord elle ouvre ses yeux, très très grand. Et puis elle rit. Je ne l’ai jamais vue rire comme ça. Alors je ris aussi. Si j’avais plus d’argent j’appellerai le garçon et je crierais Champagne, je claquerais dans mes mains, je ferais venir des petits-fours comme au mariage de ma grande cousine, des quantités, on mettrait la musique à fond dans le café, on danserait sur les tables, on inviterait tous les gens à notre fête, No irait se changer dans les toilettes, elle enfilerait une belle robe et des jolies chaussures, on fermerait les portes pour être tranquille et pour faire le noir, on monterait le son comme dans la chanson.

— T’as de ces questions ! Y a pas de sens pour embrasser, on n’est pas des machines à laver !

Elle rit encore un peu, et puis elle me demande si je n’ai pas un kleenex, je lui tends le paquet.

Elle regarde l’horloge du café, elle se lève d’un bond, au centre ils doivent être de retour avant dix-neuf heures, sinon on ne les accepte plus. Je lui donne l’argent qu’il me reste pour son ticket de RER. Elle ne refuse pas.

Nous descendons ensemble dans le métro, en bas de l’escalator il faut se séparer. Je dis j’aimerais bien que tu reviennes me voir, si tu peux. Ce n’est plus si difficile à dire. Elle sourit.

— D’accord.

— Tu le promets ?

Elle passe sa main dans mes cheveux, d’un geste rapide, comme on fait avec les enfants.