No et moi
Chapitre 24
Depuis quelques jours elle commence à sortir de sa chambre, s’intéresse à ce qui se passe dans la maison. Elle a proposé à ma mère de faire les courses, de descendre les poubelles, de participer à la préparation des repas. Elle laisse sa porte ouverte, fait son lit, range la cuisine, passe l’aspirateur, regarde les matches de foot avec nous à la télévision. Elle sort un peu dans la journée, ne revient jamais plus tard que dix-neuf heures.
Quand je rentre du lycée elle me rejoint, s’allonge sur la moquette pendant que je fais mes devoirs, feuillette un magazine ou une bande dessinée, ou bien elle reste là, les yeux grands ouverts, étendue sous le ciel factice de ma chambre, constellé d’étoiles phosphorescentes, j’observe sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration, j’essaie de lire sur son visage le chemin de ses pensées, mais rien n’est visible, jamais rien.
À table elle observe comment je mange, je vois bien qu’elle fait des efforts pour ne pas commettre d’impair, elle ne met pas ses coudes sur la table, elle se tient droite, elle cherche dans mon regard une approbation, je suis sûre qu’on ne lui a jamais appris comment il fallait tenir sa fourchette ou son couteau, qu’il ne faut pas saucer avec le pain, couper la salade et tout, je ne suis pourtant pas un modèle du genre, même si ma grand-mère veut absolument m’apprendre les bonnes manières quand je vais chez elle en vacances. L’autre jour j’ai raconté à No la fameuse histoire qui m’est arrivée l’été dernier chez ma tante Yvonne, qui est la sœur de ma grand-mère et qui a épousé le fils d’un vrai Duc et tout. Ma grand-mère m’avait emmenée boire le thé là-bas, pendant trois jours elle m’avait fait des tas de recommandations, m’avait acheté une robe affreuse pour la circonstance, dans la voiture m’avait délivré ses ultimes conseils, et puis nous nous étions garées devant la belle maison. Yvonne avait fait elle-même des petites madeleines et des tuiles aux amandes. Je buvais mon thé avec le petit doigt en l’air, ça ne semblait pas plaire beaucoup à ma grand-mère mais j’étais assise comme elle m’avait montré, du bout des fesses sur le canapé de velours, jambes serrées mais pas croisées, c’était quand même assez compliqué de manger les gâteaux avec la tasse et la soucoupe dans la main sans faire tomber des miettes sur le tapis. À un moment j’ai voulu faire un petit frais (comme dit ma grand-mère), ce n’était pas facile de prendre la parole dans une ambiance aussi solennelle, mais je me suis lancée. Je voulais dire : Tante Yvonne, c’est délicieux. Je ne sais pas ce qui s’est passé, un genre de court-circuit dans le cerveau, j’ai pris une grande respiration et j’ai dit calmement, en articulant bien :
— Tante Yvonne, c’est dé-gueu-lasse.
No a tellement ri quand je lui ai raconté. Elle voulait savoir si je m’étais fait engueuler. Mais tante Yvonne a bien compris qu’il y avait eu un problème de connexion, ou que c’était l’émotion, elle a eu juste un petit rire, comme une toux.
C’est comme si No avait toujours été là. De jour en jour nous la voyons reprendre des forces. Nous voyons son visage changer. Et puis sa façon de marcher. Nous la voyons relever la tête, se tenir droite, laisser son regard s’attarder.
Nous l’entendons rire devant la télévision et fredonner dans la cuisine des chansons qui passent à la radio.
No est chez nous. Dehors l’hiver est venu, dans la rue les gens marchent vite, laissent retomber derrière eux les portes lourdes des immeubles, composent des codes, appuient sur des boutons d’interphone et font tourner leur clé dans les serrures.
Dehors des femmes et des hommes dorment enfouis dans des sacs de couchage ou sous des cartons vides, au-dessus des bouches de métro, sous les ponts, ou à même le sol, dehors des femmes et des hommes dorment dans les recoins d’une ville dont ils sont exclus. Je sais qu’elle y pense parfois, mais nous n’en parlons pas. Je la surprends le soir, le front collé à la vitre, elle regarde la nuit et je ne sais rien de ce qui défile dans sa tête, je ne sais rien.