No et moi
Chapitre 12
J’y suis retournée à l’heure dite, le jour dit. No n’était pas là. Je l’ai attendue devant la brasserie, j’ai cherché dans toute la gare, au kiosque à journaux, devant les guichets, dans les toilettes, j’ai attendu près du poteau devant lequel elle s’asseyait parfois, quand les flics n’étaient pas là, dans la foule j’ai cherché la couleur de son blouson et celle de ses cheveux, je me suis assise dans la salle d’attente des voyageurs, j’ai guetté sa silhouette frêle par la vitre. J’y suis retournée le lendemain, et le surlendemain. Et puis d’autres jours. Un soir, tandis que je repassais pour la dixième fois devant le relais à journaux, la dame rousse m’a fait signe de venir la voir. Je me suis approchée.
— C’est Nolwenn que tu cherches ?
— Oui.
— Ça fait un bon moment que je ne l’ai pas vue. Elle ne vient plus trop par ici ces derniers temps. Qu’est-ce que tu lui veux ?
— Ben rien… on devait boire un verre.
— Elle a dû changer de crémerie. Mais dis-moi, tes parents, ils savent que t’es là ?
— Non.
— Tu sais, mon p’tit, tu ne devrais pas traîner avec une fille comme ça. Moi je l’aime bien, Nolwenn, mais c’est une fille de la rue, une fille qui vit dans un autre monde que le tien, toi tu as sans doute des devoirs et des tas d’autres choses à faire et tu ferais mieux de rentrer chez toi.
Je suis descendue dans le métro, j’ai attendu la rame, je regardais les affiches et j’avais envie de pleurer, parce que No n’était plus là, parce que je l’avais laissée partir, parce que je ne lui avais pas dit merci.
Ma mère est assise dans son fauteuil, mon père n’est pas rentré. Elle n’a pas allumé la lumière, elle a les yeux fermés, je tente de me faufiler sans bruit jusqu’à ma chambre mais elle m’appelle. Je m’approche d’elle, elle sourit. Quand elle me regarde comme ça, quand elle est si près de moi, une autre image se superpose, une image nette et transparente en même temps, comme un hologramme, c’est un autre visage, plus doux, plus tranquille, il n’y a pas ce pli à son front, c’est elle avant, elle me sourit avec un vrai sourire qui vient du dedans, pas un sourire de façade qui cache les fissures, pas un sourire silencieux, c’est elle et en même temps ce n’est plus elle, je ne distingue plus la vraie de la fausse, bientôt j’oublierai ce visage-là, ma mémoire lâchera prise, bientôt il n’y aura plus que les photos pour se souvenir. Ma mère ne me demande pas pourquoi je rentre si tard elle n’a plus la notion du temps, elle dit ton père a appelé il ne va pas tarder, je pose mes affaires et je commence à mettre le couvert, elle se lève, me suit dans la cuisine, elle me demande comment ça va, elle est là, avec moi, et je sais ce que ça lui coûte, c’est un effort, je réponds que tout va bien, oui, le lycée, ça se passe bien, j’étais chez ma copine, celle dont je t’ai parlé, j’ai eu 18 à mon exposé, je ne sais plus si je vous l’ai dit, ça va, oui, les profs sont sympas, les élèves aussi, dans deux jours on est en vacances.
— Déjà ?
Elle s’étonne, le temps passe si vite, déjà Noël, déjà l’hiver, déjà demain et rien ne bouge, voilà le problème, en effet, notre vie est immobile et la terre continue de tourner.
Quand la porte s’ouvre il y a cet air froid qui vient du dehors, et d’un seul coup envahit l’entrée, mon père referme aussitôt derrière lui, voilà, il est au chaud, nous sommes au chaud, je pense à No, quelque part j’ignore où, sur quel pavé, dans quel courant d’air.
— Tiens ma puce, je t’ai trouvé un truc qui va t’intéresser.
Mon père me tend un livre, De l’infiniment petit à l’infiniment grand, je l’avais repéré sur Internet et j’en rêvais depuis des semaines, il pèse des tonnes, il y a plein d’images magnifiques sur papier glacé et tout, il va falloir que je tienne jusqu’à après le dîner pour l’engloutir.
En attendant je m’empare de l’emballage de la Moussaka qui traîne sur la table de la cuisine, j’annonce haut et fort mon intention de le garder : dorénavant tout emballage de produit Picard devra m’être remis en main propre. Je prévois prochainement un test comparatif, ce n’est pas que cela soit mauvais mais les plats surgelés ont tous plus ou moins le même goût, moussaka, hachis Parmentier, poêlée méridionale, brandade et j’en passe, il doit y avoir un ingrédient commun, quelque chose qui domine. Ma mère rit, c’est suffisamment rare pour justifier une recherche approfondie.
Dans mon lit je pense à la femme du kiosque à journaux, il y a cette phrase qui me revient, c’est une fille qui vit dans un autre monde que le tien.
Moi je m’en fous pas mal qu’il y ait plusieurs mondes dans le même monde et qu’il faille rester dans le sien. Je ne veux pas que mon monde soit un sous-ensemble A qui ne possède aucune intersection avec d’autres (B, C, ou D), que mon monde soit une patate étanche tracée sur une ardoise, un ensemble vide. Moi je préférerais être ailleurs, suivre une droite qui mènerait dans un endroit où les mondes communiquent entre eux, se recouvrent, où les contours sont perméables, où la vie est linéaire, sans rupture, où les choses ne s’arrêtent pas brutalement, sans raison, où les moments importants sont livrés avec leur mode d’emploi (niveau de risque, branchement sur secteur ou pile, durée prévisible d’autonomie) et les équipements nécessaires (airbags, GPS, aide au freinage d’urgence).
Parfois il me semble qu’à l’intérieur de moi quelque chose fait défaut, un fil inversé, une pièce défectueuse, une erreur de fabrication, non pas quelque chose en plus, comme on pourrait le croire, mais quelque chose qui manque.