No et moi
Chapitre 5
— Mademoiselle Bertignac, vous viendrez me voir à la fin du cours, j’ai fait quelques recherches sur votre sujet, je vous donnerai des éléments.
— Oui monsieur.
Il faut dire oui monsieur. Il faut entrer en silence dans la classe, sortir ses affaires, répondre présent à l’appel de son nom, de manière audible, attendre que Monsieur Marin donne le signal pour se lever quand retentit la sonnerie, ne pas balancer les pieds sous sa chaise, ne pas regarder son portable pendant les cours, ni jeter un œil à la pendule de la salle, ne pas faire des tortillons avec ses cheveux, ne pas faire de messes basses avec son voisin ou sa voisine, ne pas avoir les fesses à l’air, ni le nombril, il faut lever le doigt pour prendre la parole, avoir les épaules couvertes même s’il fait quarante degrés, ne pas mâchonner son stylo et encore moins du chewing-gum. Et j’en passe. Monsieur Marin est la Terreur du lycée. Il est contre les strings, les tailles basses, les pantalons qui traînent par terre, le gel et les cheveux décolorés, Mademoiselle Dubosc vous reviendrez en classe quand vous porterez un vêtement digne de ce nom, Monsieur Muller voici un peigne, je vous donne deux minutes pour vous coiffer.
Mes dix-huit de moyenne ne garantissent aucune immunité, depuis le premier jour il m’interpelle dès que je regarde par la fenêtre, dès que je m’éloigne, deux secondes suffisent, Mademoiselle Bertignac auriez-vous l’amabilité de revenir parmi nous, vous avez tout le temps de rejoindre votre Ford intérieure, dites-moi, quel temps fait-il dans vos sphères ? Monsieur Marin doit avoir une douzaine de paires d’yeux invisibles réparties sur tout le corps, un détecteur d’inattention greffé dans les narines et des antennes de limace. Il voit tout, entend tout, rien ne lui échappe. Et pourtant je n’ai pas le ventre à l’air, mes cheveux sont lisses et attachés, je porte des jeans normaux et des pulls à manches longues, je fais ce qu’il faut pour me fondre dans le décor, je n’émets aucun son, ne prends la parole que lorsqu’il m’interroge et mesure trente centimètres de moins que la plupart des élèves de la classe. Tout le monde respecte Monsieur Marin. Il n’y a que Lucas pour oser quitter le cours, la tête haute, après lui avoir répondu : les peignes, Monsieur Marin, c’est comme les brosses à dents, ça ne se prête pas.
— Selon les estimations il y a entre 200 000 et 300 000 personnes sans domicile fixe, 40 % sont des femmes, le chiffre est en augmentation constante. Et parmi les SDF âgés de 16 à 18 ans, la proportion de femmes atteint 70 %. Vous avez choisi un bon sujet, mademoiselle Bertignac, même s’il n’est pas facile à traiter, j’ai emprunté pour vous à la bibliothèque un ouvrage très intéressant sur l’exclusion en France, je vous le confie, ainsi que cette photocopie d’un article récent paru dans Libération. Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à me solliciter. Je compte sur vous pour faire un exposé moins rébarbatif que ceux de vos collègues, vous en avez les capacités, je vous laisse filer, profitez de votre récréation.
J’ai la gorge serrée et les yeux qui me piquent. Dans la cour je rejoins mon petit coin, près du banc, je m’appuie sur le seul arbre du paysage, c’est comme si c’était le mien, au bout de deux mois plus personne ne tente de venir là, c’est ma place, de loin j’observe les autres, les filles rigolent et se poussent du coude, Léa porte une jupe longue et des bottines à lacets, elle se maquille, elle a des yeux bleus en amande, un sens inouï de la répartie, elle a toujours quelque chose de drôle ou d’intéressant à dire, tous les garçons la regardent, Axelle aussi, même si elle est moins jolie, elle n’a pas peur, ça se voit, elle n’a peur de rien, elles boivent des coups au café en sortant du lycée, elles se téléphonent, s’envoient des SMS, elles vont à des soirées, discutent le soir sur MSN, elles vont chez H&M le mercredi après-midi. Un jour, juste après la rentrée, elles m’ont invitée à leur anniversaire, j’ai dit merci en regardant mes pieds, j’ai confirmé que je viendrais. J’ai réfléchi pendant une semaine à ce que j’allais mettre, j’avais tout prévu, je m’étais entraînée sur la radio pour danser, j’avais acheté un cadeau pour chacune, et puis le soir est venu. J’ai enfilé mon plus beau jean et le tee-shirt que j’avais acheté chez Pimkie, mes grandes bottes, ma veste noire, je m’étais lavé les cheveux le matin pour qu’ils soient plus soyeux, dans le miroir j’ai observé mon reflet. J’étais toute petite : j’avais des petites jambes, des petites mains, des petits yeux, des petits bras, j’étais une toute petite chose qui ne ressemblait à rien. Je me suis imaginée en train de danser dans le salon, chez Léa Germain, au milieu des autres, j’ai reposé le sac avec les cadeaux, j’ai enlevé ma veste, j’ai allumé la télé. Ma mère était assise sur le canapé, elle m’a regardée faire, j’ai bien vu qu’elle cherchait quelque chose à dire, il aurait suffi de peu, j’en suis sûre, par exemple si elle avait dit tu es très jolie, ou seulement tu es toute mignonne, je crois que j’aurais trouvé la force de sortir, d’appuyer sur le bouton de l’ascenseur et tout. Mais ma mère est restée dans son silence et j’ai regardé la pub avec la fille qui met un déodorant magique et danse au milieu des gens, les flashes crépitent et elle tourne sur elle-même avec une robe à volants, j’avais envie de pleurer.
Le lundi je suis allée m’excuser de ne pas être venue, j’ai inventé un prétexte familial, Axelle m’a dit que j’avais raté la fête de l’année, j’ai baissé les yeux. Depuis ce jour Léa Germain et Axelle Vernoux ne m’ont plus jamais adressé la parole.
Un jour Madame Cortanze, une psychologue que j’ai vue pendant quelques mois, m’a expliqué ce que ça voulait dire, être IP (intellectuellement précoce). « Imagine que tu es une voiture extrêmement moderne, équipée d’un nombre d’options et de fonctionnalités plus important que la plupart des voitures, que tu es plus rapide, plus performante. C’est une grande chance. Mais ce n’est pas si facile. Car personne ne sait exactement le nombre d’options dont tu disposes ni ce qu’elles te permettent de faire. Toi seule peux le savoir. Et puis la vitesse, c’est dangereux. Parce qu’à huit ans, ce n’est pas pour autant que tu connais le code de la route, ni que tu sais conduire. Il y a beaucoup de choses que tu dois apprendre : à rouler quand il pleut, quand il neige, à regarder les autres voitures, à les respecter, à te reposer quand tu as roulé trop longtemps. C’est ça, devenir une grande personne. »
J’en ai treize et je vois bien que je n’arrive pas à grandir dans le bon sens, je ne sais pas déchiffrer les panneaux, je ne maîtrise pas mon véhicule, je me trompe sans cesse de direction, et j’ai plus souvent l’impression d’être enfermée sur une piste d’autos tamponneuses que de rouler sur un circuit de compétition.
Appuyée contre mon arbre je cherche une maladie que je pourrais contracter en vrai, autour du 10 décembre, quelque chose de tellement grave qu’il serait impossible de soupçonner que cela puisse avoir un rapport avec mon exposé. Le téta nos ou la tuberculose me paraissent peu probables, à cause des vaccins et tout, les fractures sont trop douloureuses (je le sais parce que je me suis cassé le bras l’an passé avec mes cousins), et puis on n’est même pas sûr de rester chez soi, la méningite présente l’intérêt d’entraîner la fermeture du lycée mais on peut en mourir, pour la mononucléose il faut embrasser des garçons et ce n’est pas encore d’actualité. Bref, même en buvant l’eau du caniveau ou en plongeant la tête la première dans le bac vert des poubelles de l’immeuble, je ne suis pas sûre d’attraper quoi que ce soit. Et un truc classique du style rhume ou angine, ce n’est pas la peine d’y compter. Je suis malade une fois tous les cinq ans et toujours pendant les vacances scolaires. Il ne me reste qu’à espérer une alerte à la bombe, voire un attentat terroriste nécessitant la reconstruction totale de l’établissement.
Ça vient de sonner. Les élèves commencent à regagner les étages, ils se disent à plus’, se tapent dans les mains, Lucas s’approche, on dirait qu’il vient vers moi, je cherche ce que je pourrais bien faire pour me donner une contenance, j’enfonce mes mains dans mes poches, pourquoi tout à coup fait-il cinquante degrés dans mon manteau ? Si seulement j’étais équipée d’une fonction refroidissement d’urgence, ça m’arrangerait un peu.
— Dis donc, t’as fait mouche avec tes sans-abri ! Marin, il ne va pas te lâcher comme ça, c’est le genre de sujet qui le branche grave.
Je suis muette. Je suis une carpe. Mes neurones ont dû s’éclipser par la porte de derrière, mon cœur bat comme si je venais de courir six cents mètres, je suis incapable d’émettre une réponse, ne serait-ce que oui ou non, je suis pathétique.
— T’inquiète pas, Pépite, je suis sûr que tout va bien se passer. Tu sais, l’année dernière je l’avais déjà, Marin. Pour les exposés, il est cool. Il aime quand ça sort de l’ordinaire. Et puis c’est carrément bien, ton idée d’interview. Tu viens ?
Je lui emboîte le pas. C’est un garçon particulier. Je le sais depuis le début. Pas seulement à cause de son air en colère, son dédain ou sa démarche de voyou. À cause de son sourire, un sourire d’enfant.
Le prof d’arts plastiques rend les travaux réalisés la semaine précédente, je regarde par la fenêtre, il me semble que les nuages sont en chute libre, il y a des traînées blanches partout dans le ciel, une odeur de soufre, et si le sol se mettait à trembler ? Je dois faire un exposé.
Un éclat de voix me ramène dans la classe. Il n’y a rien. Ni tempête ni ouragan, aucune catastrophe naturelle en gestation, Axelle et Léa s’échangent des petits mots sous la table, à bien y réfléchir ça sent surtout les frites de la cantine.
Il me reste à étudier les documents que Monsieur Marin m’a donnés. Et à convaincre No de m’aider.