No et moi
Chapitre 44
J’ai guetté dans la cour la silhouette de Lucas, jusqu’au dernier moment, je suis montée après tous les autres, me suis faufilée in extremis alors que Monsieur Marin refermait la porte. Lucas n’est pas là.
Monsieur Marin fait l’appel. Léa porte un pull noir moulant et des anneaux d’argent. Axelle a retrouvé sa vraie couleur de cheveux, elle a mis du gloss sur ses lèvres. Léa se retourne vers moi pour savoir si Lucas est malade. Elles me sourient d’un air complice. Monsieur Marin démarre le cours comme à son habitude, il circule entre les rangs, les mains dans le dos, il ne regarde jamais ses notes, il a tout dans la tête, les dates, les chiffres, les courbes. On entendrait une mouche voler.
C’est fou ce que les choses peuvent avoir l’air normal en apparence. Si on se donne un peu de mal. Si on évite de soulever le tapis. Un peu plus on se croirait dans un monde parfait où tout finit toujours par s’arranger.
Le cours a commencé depuis plus d’une demi-heure lorsque Lucas frappe à la porte. Il entre. Monsieur Marin le laisse s’asseoir, poursuit son développement, Lucas sort son classeur, enlève sa veste, nous prenons des notes. Est-il possible que Marin laisse passer ça ?
Non.
L’attaque ne se fait plus attendre.
— Monsieur Muller, votre réveil est tombé en panne ?
— Euh, non, m’sieur, mon ascenseur. Je suis resté bloqué dans l’ascenseur.
Une rumeur hilare parcourt les rangs.
— Vous espérez me faire avaler ça ?
— Ben oui… enfin, je veux dire, c’est la vérité.
— Monsieur Muller, il y a bientôt trente-cinq ans que j’enseigne, vous êtes sans doute le cinquantième élève à me faire le coup de l’ascenseur…
— Mais…
— Faites au moins preuve d’imagination. Vous nous avez habitués à mieux. Un troupeau de chèvres vous aurait barré la route, j’aurais sans doute compati.
— Mais…
— Vous pouvez vous rhabiller. Allez donc saluer Madame le Proviseur.
Lucas se lève, attrape sa veste, il sort sans me regarder. Il avait l’air inquiet. Il est parti sans demander son reste. Ce n’est pas son genre. Pas un marmonnement, pas un bougonnement, il n’a même pas traîné les pieds ni claqué la porte. Il a dû se passer quelque chose. Il s’est passé quelque chose.
À la fin du cours, Monsieur Marin me suit dans l’escalier, il m’interpelle.
— Mademoiselle Bertignac, votre lacet est défait.
Je hausse les épaules. Ça ne fait pas loin de treize ans que mon lacet est défait. J’étire, j’enjambe, j’allonge le pas. Question d’entraînement. Monsieur Marin passe devant moi, un sourire aux lèvres.
— Prenez soin de vous.
Je n’ai pas prononcé un mot. Il a très bien compris.
Devant le cours d’anglais je retrouve Lucas, je n’ai pas le temps de poser la question : No n’est pas rentrée. Il a laissé la clé sous le paillasson. Il dit qu’elle va mal, elle boit en cachette, elle pue l’alcool à plein nez, elle fait n’importe quoi, n’importe quoi, il parle vite, et fort, il ne fait plus attention, on doit l’entendre de l’autre bout du couloir, il dit nous n’allons pas y arriver, Lou, il faut que tu comprennes, on ne peut pas la laisser dans cet état, elle prend des trucs, on ne peut plus lui parler, on ne peut pas se battre contre ça…
— À moi elle me parle.
Lucas me regarde, il a l’air de me prendre pour une folle, il entre dans la salle, je m’assois à côté de lui.
— Tu ne te rends pas compte, Pépite, tu ne veux pas te rendre compte.
Je suis appuyée contre mon arbre qui est aussi le sien, autour de nous fusent les rires et les cris. Je ne sais pas quoi dire. Je ne comprends pas l’équation du monde, la division du rêve et de la réalité, je ne comprends pas pourquoi les choses basculent, se renversent, disparaissent, pourquoi la vie ne tient pas ses promesses. Axelle et Léa se dirigent vers nous d’un pas décidé, bras dessus bras dessous.
— Salut !
— Salut.
— On voulait vous inviter à une fête chez Léa, samedi prochain.
Lucas sourit.
— OK, c’est cool.
— T’es sur MSN ?
— Ouais.
— Alors, donne-nous ton adresse, on t’enverra l’invit’ !
Moi ça ne me plaît pas. Nous avons d’autres chats à fouetter. Nous avançons contre le cours des choses. Nous sommes liés par un même serment. Un serment silencieux. C’est autrement plus important. Le reste ne compte pas. Le reste ne doit pas compter.
Je ne dis rien, je les écoute parler musique, Lucas apportera son iPod, il a plein de trucs dessus, de quoi tenir toute la nuit, les meilleurs morceaux du monde et tout. Elles s’esclaffent, s’extasient, se tournent vers moi, et toi aussi, Lou, cette fois, tu viendras ? Je les observe tandis qu’elles rigolent avec lui, elles ont quinze ans, de la poitrine à l’intérieur de leur soutien-gorge et des fesses pour remplir leur jean. Elles sont jolies, il n’y a rien à redire, même pas un petit truc qui pourrait aider à les trouver moches, rien. Lucas ramasse les cheveux qui lui tombent dans les yeux, et tout à coup je n’aime plus ce geste, ni cette façon qu’il a de se tenir, devant elles, sûr de lui, décontracté.
Je boude un peu pour le reste de la journée. Ça fait du bien de bouder, c’est comme engueuler quelqu’un devant le miroir, ça soulage. Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, juste histoire de marquer le coup, il faut savoir s’arrêter, avant que ça commence à macérer. C’est pourquoi à la sortie du cours de maths je l’entraîne, allez viens, on va chez toi, je t’offre une brioche suisse. C’est ce qu’il préfère, à cause de la crème pâtissière et des pépites de chocolat. Il adore les pépites, voilà à quoi je pense dans la queue de la boulangerie, il m’adore mais il ne le sait pas. Ou bien il me trouve trop petite pour m’embrasser. Ou bien il m’en veut de l’avoir abandonné pour No. Ou bien il est amoureux de Léa Germain. Ou bien…
Le problème avec les hypothèses, c’est qu’elles se multiplient à la vitesse du son, si on se laisse aller.
Nous entrons dans l’appartement avec un énorme sac de viennoiseries. Les rideaux sont fermés. Dans la pénombre nous la trouvons étendue sur le canapé, elle a dû s’écrouler là, en rentrant le matin, son tee-shirt est remonté sur son ventre, un filet de salive s’échappe de sa bouche, ses cheveux pendent dans le vide, elle est allongée sur le dos, offerte au regard. Nous avançons sur la pointe des pieds, j’ose à peine respirer. Lucas me regarde et dans ses yeux je peux lire en lettres capitales : qu’est-ce que je t’avais dit.
C’est vrai qu’il y a une bouteille vide à côté d’elle. C’est vrai que ça pue l’alcool dans toute la pièce. C’est vrai qu’elle ne va pas bien. Pas tellement mieux qu’avant. Mais avant elle était seule. Avant personne au monde ne s’inquiétait de savoir où elle dormait ni si elle avait de quoi manger. Avant personne au monde ne s’inquiétait de savoir si elle était rentrée. Maintenant nous sommes là. Nous la transportons dans un lit quand elle ne peut pas le faire elle-même, nous avons peur quand elle ne rentre pas. Ça fait la différence. Ça ne change peut-être pas le cours des choses, mais ça fait la différence.
Lucas m’écoute. Il ne dit rien. Il pourrait dire t’es toute petite et t’es toute grande, Pépite, mais il se tait. Il sait que j’ai raison. Ça fait la différence. Il passe sa main dans mes cheveux.
Avant je croyais que les choses avaient une raison d’être, un sens caché. Avant je croyais que ce sens présidait à l’organisation du monde. Mais c’est une illusion de penser qu’il y a des raisons bonnes ou mauvaises, et en cela la grammaire est un mensonge pour nous faire croire que les propositions s’articulent entre elles dans une logique que l’étude révèle, un mensonge perpétué depuis des siècles, car je sais maintenant que la vie n’est qu’une succession de repos et de déséquilibres dont l’ordre n’obéit à aucune nécessité.