No et moi
Chapitre 49
Avant de rencontrer No, je croyais que la violence était dans les cris, les coups, la guerre et le sang. Maintenant je sais que la violence est aussi dans le silence, qu’elle est parfois invisible à l’œil nu. La violence est ce temps qui recouvre les blessures, l’enchaînement irréductible des jours, cet impossible retour en arrière. La violence est ce qui nous échappe, elle se tait, ne se montre pas, la violence est ce qui ne trouve pas d’explication, ce qui à jamais restera opaque.
Ils m’attendaient depuis vingt minutes, juste en bas de l’immeuble, j’ai ouvert la portière, je me suis installée à l’arrière, le parfum de ma mère flottait dans la voiture, ses cheveux lisses entouraient ses épaules. Ils m’avaient appelée trois fois d’en bas avant que je descende, ils s’impatientaient. Je n’avais pas envie de parler. Je n’avais pas envie de leur demander s’ils avaient aimé la pièce ou passé une bonne soirée. L’image de No était collée à ma rétine. No assise par terre, le sang dans sa bouche. Et Lucas en superposition, tapant du poing contre le mur. Mon père a garé la voiture dans le parking, nous avons pris l’ascenseur, il était plus de minuit. Il voulait me parler. Je l’ai suivi dans le salon, ma mère s’est dirigée vers la salle de bains.
— Qu’est-ce qui se passe, Lou ?
— Rien.
— Si. Il se passe quelque chose. Si tu voyais ta tête, tu ne dirais pas rien.
— …
— Pourquoi vous êtes toujours fourrés chez Lucas ? Pourquoi tu n’invites jamais tes amis à la maison ? Pourquoi tu ne veux pas que je monte te chercher ? Pourquoi tu nous fais attendre vingt minutes alors que je t’ai appelée pour te prévenir qu’on partait ? Qu’est-ce qui se passe, Lou ? Avant, on y arrivait pas mal, tous les deux, on se racontait des choses, on se parlait. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— …
— Est-ce que No est chez Lucas ?
Là, je ne peux pas m’empêcher de relever la tête. Merde. Mon père est trop fort. On avait pourtant blindé le truc.
— Réponds-moi, Lou, est-ce que No est chez Lucas ?
— Oui.
— Ses parents l’ont recueillie ?
— Oui… enfin… non. Ses parents ne sont pas là.
— Ses parents ne sont pas là ?
Il y a un silence de quelques secondes, mon père prend la mesure de l’information. Depuis tout ce temps je vais chez Lucas, depuis tout ce temps nous sommes livrés à nous-mêmes, dans ce grand appartement, sans l’ombre de l’ombre d’un parent, depuis tout ce temps je mens par omission. Depuis tout ce temps ils sont occupés ailleurs. Il hésite entre le reproche et l’ouragan, il respire un grand coup.
— Ses parents sont où ?
— Son père est parti vivre au Brésil et sa mère habite à Neuilly, elle revient des fois le week-end.
— No est chez lui depuis qu’elle est partie ?
— Oui.
— Pourquoi tu nous as rien dit ?
— Parce que j’avais peur que tu l’envoies dans un centre.
Mon père est furieux. Furieux et fatigué.
Il m’écoute et j’essaie d’expliquer. Elle ne veut pas aller dans un centre parce que c’est sale, parce qu’on les jette à huit heures du matin, parce qu’il faut dormir d’un œil pour ne pas se faire dépouiller, parce qu’elle a besoin de laisser ses affaires quelque part, d’avoir un endroit où se poser. Elle ne veut pas se soigner parce qu’il n’y aura personne pour l’attendre, quand elle sortira, personne pour s’occuper d’elle, parce qu’elle ne croit plus à rien, parce qu’elle est toute seule. Je pleure et je continue de parler, je dis n’importe quoi, de toute façon vous vous en foutez pas mal, de No comme de moi, vous avez jeté le manche, vous avez renoncé, vous essayez juste de maintenir le décor, de peindre par-dessus les fissures, mais moi non, moi je ne renonce pas, moi je me bats. Mon père me regarde avec toutes ces larmes sur ma figure et cette morve qui me sort du nez, il me regarde comme si j’étais devenue folle et moi je continue, je ne peux plus m’arrêter, vous vous en foutez pas mal parce que vous êtes bien au chaud, parce que ça vous dérange d’avoir quelqu’un qui picole chez vous, quelqu’un qui ne va pas bien, parce que ça fait désordre dans le tableau, parce que vous préférez regarder le catalogue Ikea.
— Tu dis n’importe quoi, Lou. C’est injuste et tu le sais. Va te coucher.
Ma mère sort de la salle de bains, elle a dû m’entendre crier, elle nous rejoint dans le salon, enveloppée dans un peignoir en soie, elle a coiffé ses cheveux, mon père lui annonce la couleur en quelques mots, je dois dire qu’il fait preuve d’une grande capacité de synthèse, que Madame Rivery ne manquerait pas de souligner. Ma mère se tait.
Je voudrais qu’elle me prenne dans ses bras, qu’elle caresse mon front, mes cheveux, qu’elle me serre contre elle jusqu’à l’apaisement des sanglots. Comme avant. Je voudrais qu’elle me dise ne t’en fais pas ou bien maintenant je suis là, je voudrais qu’elle embrasse mes yeux mouillés.
Mais ma mère reste debout, à l’entrée du salon, les bras le long du corps.
Alors je pense que la violence est là aussi, dans ce geste impossible qui va d’elle vers moi, ce geste à jamais suspendu.