No et moi
Chapitre 26
Sur les conseils de mon père, No est retournée voir l’assistante sociale qui s’occupe d’elle. Elle a entrepris diverses démarches administratives, se rend deux fois par semaine dans un centre d’accueil de jour qui s’occupe de réinsertion pour jeunes femmes en grande difficulté. Là-bas, elle peut téléphoner, faire des photocopies, utiliser l’ordinateur. Il y a une cafétéria et on lui donne des tickets restaurant pour le midi. Elle a commencé à chercher du travail.
Mon père lui a fait faire un double des clés, elle va et vient à sa guise, déjeune souvent au Burger King parce qu’ils rendent la monnaie sur les tickets, ce qui lui permet d’acheter elle-même son tabac, elle répond à des annonces, pousse la porte des magasins, ne rentre jamais très tard. Elle passe pas mal de temps avec ma mère, elle lui raconte ses recherches, et puis aussi d’autres choses car c’est ma mère qui arrive le mieux à la faire parler. Parfois on lui pose une question, son visage se ferme, elle fait mine de ne pas avoir entendu, parfois elle se met à raconter, au moment où nous nous y attendons le moins, tandis que ma mère prépare le repas, range la vaisselle, ou quand je fais mes devoirs à côté d’elle, c’est-à-dire quand l’attention ne peut lui être portée que partiellement, quand on peut l’entendre sans la regarder.
Ce soir mon père doit rentrer plus tard, nous sommes toutes les trois dans la cuisine, ma mère épluche des légumes (ce qui en soi est déjà un événement), je feuillette un magazine à côté d’elle. Ma mère pose des questions, pas des questions automatiques préenregistrées sur bande magnétique, des vraies questions avec l’air de quelqu’un qui s’intéresse à la réponse. Ça m’énerve un peu, mais No commence à raconter.
Sa mère s’est fait violer dans une grange quand elle avait quinze ans. Ils étaient quatre. Ils sortaient d’un bar, elle roulait en vélo au bord de la route, ils l’ont obligée à monter dans la voiture. Quand elle a découvert qu’elle était enceinte, il était trop tard pour avorter. Ses parents n’avaient pas assez d’argent pour faire le voyage en Angleterre, là où le délai légal n’était pas encore dépassé. No est née en Normandie. Suzanne a quitté le collège quand son ventre s’est arrondi. Elle n’y est jamais retournée. Elle n’a pas porté plainte pour éviter la honte qui aurait été encore plus grande. Après l’accouchement, elle a trouvé un emploi de femme de ménage dans un hypermarché du coin. Elle n’a jamais pris No dans ses bras. Elle ne pouvait pas la toucher. Jusqu’à l’âge de sept ans, No a été élevée par ses grands-parents. Au début, on les a montrés du doigt, on a chuchoté dans leur dos, les yeux baissés sur leur passage, on a multiplié les soupirs et prédit le pire. Le vide s’est fait, autour d’eux, c’est sa grand-mère qui lui a raconté. Elle l’emmenait au marché, au catéchisme, venait la chercher à l’école du village. Elle la tenait par la main pour traverser la rue, le menton haut et l’allure fière. Et puis les gens ont oublié. No ne se souvient plus si elle a toujours su que sa mère était sa mère, en tout cas elle ne l’appelait pas maman. À table, quand No est devenue une petite fille, sa mère refusait de s’asseoir à côté d’elle. Elle ne voulait pas l’avoir en face non plus. Il fallait que No soit loin, dans l’angle mort. Suzanne ne l’appelait jamais par son prénom, ne lui adressait pas directement la parole, la désignait de loin en disant elle. Le soir, Suzanne sortait avec des garçons du coin qui avaient des motos.
Ses grands-parents se sont occupés de No comme de leur propre fille. Ils ont ressorti du grenier les vêtements et les jouets d’enfant, lui ont acheté des livres d’images et des jeux éducatifs. Quand elle parle d’eux sa voix est plus haute, elle esquisse un sourire, comme si elle écoutait une chanson pleine de souvenirs, une chanson qui la rendrait fragile. Ils vivaient dans une ferme, son grand-père cultivait la terre et élevait des poulets. Quand Suzanne a eu dix-huit ans elle a rencontré un homme dans une boîte de nuit. Il était plus âgé qu’elle. Sa femme était morte dans un accident de voiture, elle portait un enfant qui n’est jamais né. Il travaillait à Choisy-le-Roi dans une entreprise de sécurité, il gagnait de l’argent. Suzanne était belle, elle portait des mini-jupes, elle avait de longs cheveux noirs. Il a proposé de l’emmener à Paris. Ils sont partis l’été suivant. No est restée à la ferme. Sa mère n’est jamais revenue la voir.
Quand No est entrée au CP, sa grand-mère est morte. Un matin, elle est montée en haut de l’échelle pour cueillir des pommes, elle n’a pas fait de compote cette année-là, elle est tombée sur le dos, comme un gros sac de bonbons, elle est restée là, par terre dans sa blouse à fleurs. Un filet de sang est sorti de sa bouche. Elle avait les yeux fermés. Il faisait chaud. C’est No qui est allée prévenir la voisine.
Son grand-père n’a pas pu garder No avec lui. Il y avait les poulets et le travail dans les champs. Et un homme seul avec une petite fille, ça ne se faisait pas. Alors No est partie à Choisy-le-Roi rejoindre sa mère et l’homme à la moto. Elle avait sept ans.
D’un coup, elle s’arrête. Ses mains sont posées sur la table, à plat, elle se tait. J’aimerais tellement connaître la suite, mais rien jamais ne doit être brusqué, ma mère l’a compris depuis longtemps, elle ne demande pas.
En l’espace de quelques semaines, No a trouvé sa place parmi nous, elle a repris des couleurs et sans doute quelques kilos, elle m’accompagne à droite ou à gauche, étend le linge, ouvre la boîte aux lettres, fume sur le balcon, participe au choix des DVD. Nous en avons presque oublié le temps d’avant, le temps sans No. Nous pouvons passer des heures sans parler, côte à côte, je vois bien qu’elle attend que je lui propose de venir avec moi, qu’elle aime quand nous montons dans l’ascenseur du même pied, chargées d’une mission, quand nous faisons les courses ensemble, quand nous rentrons, une fois la nuit tombée. C’est elle qui garde la liste dans sa poche, elle raye au fur et à mesure, vérifie une dernière fois que nous n’avons rien oublié, avant de passer à la caisse, comme si la marche du monde en dépendait. Sur le chemin du retour parfois elle s’arrête sur le trottoir et me demande, à brûle-pourpoint, sans raison apparente :
— On est ensemble, hein, Lou, on est ensemble ?
Il y a une autre question qui revient souvent, et comme à la première je réponds oui, elle veut savoir si je lui fais confiance, si j’ai confiance en elle.
Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette phrase que j’ai lue quelque part, je ne sais plus où : celui qui s’assure sans cesse de ta confiance sera le premier à la trahir. Alors je chasse les mots loin de moi.
Ma mère a recommencé à feuilleter des magazines, elle a emprunté des livres à la bibliothèque, visité une ou deux expositions. Elle s’habille, se coiffe, se maquille, dîne avec nous tous les soirs, pose des questions, elle raconte des anecdotes, une aventure qui lui est arrivée dans la journée ou une scène à laquelle elle a assisté, elle retrouve l’usage des mots, elle hésite, comme une convalescente, bute sur l’enchaînement, se reprend, elle a rappelé des amies, revu d’anciens collègues et acheté quelques nouveaux vêtements.
Le soir, quand nous sommes à table, je surprends le regard de mon père sur elle, ce regard incrédule et attendri, et en même temps chargé d’inquiétude, comme si tout cela, si mystérieux, ne tenait qu’à un fil.