No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 21 sur 56

Pages du PDF

No et moi

Chapitre 20

Et si No venait chez nous. Et si on décidait d’aller à l’encontre de ce qui se fait ou ne se fait pas, si on décidait que les choses peuvent être autrement même si c’est très compliqué et toujours bien plus qu’il n’y paraît. Voilà la solution. La seule. Chez nous elle aurait un lit, une place à table, un placard pour ranger ses affaires, une douche pour se laver. Chez nous elle aurait une adresse. Elle pourrait se remettre à chercher du travail. Depuis tout ce temps la chambre de Thaïs est restée vide. Mon père a fini par donner le lit de bébé, les habits et la commode. Plus tard il y a installé un canapé et une table. Il s’y enferme de temps en temps, quand il a du travail à finir. Ou quand il a besoin d’être seul. Ma mère n’y entre plus, en tout cas jamais en notre présence. Elle n’a touché à rien, mon père s’est occupé de tout. Pour désigner la pièce on ne dit plus la chambre, on parle dorénavant du bureau. La porte reste fermée.

J’attends quelques jours pour me lancer. J’attends le bon moment. Il n’y a pas trente-six façons de présenter les choses. D’un côté la vérité. Brute. De l’autre, une mise en scène, un stratagème pour faire croire que No n’est pas ce qu’elle est. J’imagine différentes hypothèses : No est la cousine d’une amie de classe, venue de province, elle cherche une place de jeune fille au pair pour poursuivre ses études. No est assistante au lycée et cherche une chambre. No revient d’un long séjour à l’étranger. Ses parents sont des amis de Madame Rivery, ma prof de français. No est la fille du proviseur et son père l’a chassée car elle a échoué à ses examens. Je retourne l’affaire dans tous les sens, à chaque fois je me heurte au même problème : au point où elle en est, No est incapable de jouer un rôle. Un bain chaud et des nouveaux vêtements n’y suffiront pas.

Un soir, je prends mon courage à deux mains, nous sommes à table, pour une fois ma mère ne s’est pas couchée à peine la nuit tombée et dîne avec nous, c’est le moment ou jamais. J’annonce la couleur. J’ai quelque chose d’important à leur demander. Il ne faut pas m’interrompre. Sous aucun prétexte. Il faut me laisser aller au bout. J’ai préparé un argumentaire en trois parties comme Madame Rivery nous l’a enseigné, précédé d’une introduction pour poser le sujet et suivi d’une conclusion à double niveau (il faut poser une question qui ouvre sur un nouveau débat, une nouvelle perspective).

Dans les grandes lignes, le plan est le suivant :

Introduction : j’ai rencontré une jeune fille de dix-huit ans qui vit dans la rue et dans des foyers. Elle a besoin d’aide (je vais à l’essentiel, pas d’ajout, pas de fioritures).

Grand 1 (thèse) : elle pourrait s’installer chez nous, le temps de reprendre des forces, de trouver du travail (j’ai prévu des arguments concrets et des propositions pratiques). Elle dormirait dans le bureau et participerait aux tâches ménagères.

Grand 2 (antithèse : on donne soi-même les contre-arguments pour mieux les désintégrer) : Certes, il y a des organismes spécialisés et des assistantes sociales, ce n’est pas forcément à nous de prendre en charge une personne dans cette situation, c’est plus compliqué qu’il y paraît, nous ne la connaissons pas, nous ne savons pas à qui nous avons affaire.

Grand 3 (synthèse) : Il y a plus de deux cent mille sans-abri en France et les services sociaux ne peuvent pas faire face. Chaque nuit des milliers de gens dorment dehors. Il fait froid. Et chaque hiver des gens meurent dans la rue.

Conclusion : Qu’est-ce qui nous empêche d’essayer ? De quoi avons-nous peur, pourquoi avons-nous cessé de nous battre ? (Madame Rivery me dit souvent que mes conclusions sont un peu emphatiques, je veux bien l’admettre, mais parfois la fin justifie les moyens.)

J’ai écrit ma démonstration sur un cahier et souligné en rouge les points majeurs. Devant le miroir de la salle de bains j’ai répété, les mains calmes et la voix posée.

Nous sommes attablés devant une pizza de chez Picard dont j’ai mis de côté l’emballage, les rideaux sont tirés, la petite lampe du salon nimbe nos visages d’une lumière orangée. Nous sommes dans un appartement parisien, au cinquième étage, fenêtres fermées, à l’abri. Je commence à parler et très vite je perds le fil, j’oublie le plan, je me laisse emporter par le désir que j’ai de les convaincre, le désir de voir No parmi nous, assise sur nos chaises, sur notre canapé, buvant dans nos bols et mangeant dans nos assiettes, je ne sais pas pourquoi je pense à Boucle d’Or et aux trois ours, alors que No a les cheveux noirs et raides, je pense à cette image du livre que ma mère me lisait quand j’étais petite, Boucle d’Or a tout cassé, le bol, la chaise et le lit, et l’image revient sans cesse, j’ai peur de perdre mes mots alors je parle à toute vitesse, sans rien suivre, je parle longtemps, je raconte je crois comment j’ai rencontré No, le peu que je sais d’elle, je parle de son visage, de ses mains, de sa valise bringuebalante, de son sourire si rare. Ils m’écoutent jusqu’au bout. Ensuite il y a un silence. Un long long silence.

Et puis la voix de ma mère, encore plus rare que le sourire de No, sa voix soudain si claire.

— On devrait la rencontrer.

Mon père relève la tête, sidéré. La pizza est froide, je forme une boule dans ma bouche, imbibée de salive, et je compte jusqu’à dix avant d’avaler.

Mon père répète après elle, d’accord, on devrait la rencontrer.

Comme quoi les choses peuvent être autrement, comme quoi l’infiniment petit peut devenir grand.