No et moi
Chapitre 43
Au lycée nous parlons d’elle à voix basse, nous avons des codes pour évaluer l’état de la situation, des sourires complices et des airs entendus. Un peu plus on se croirait pendant la guerre, quand les Justes cachaient des enfants juifs. Nous sommes des résistants. J’adore la tête de Lucas quand il arrive le matin et ce petit signe de tête qu’il m’adresse de loin, pour me dire ça va. Il s’occupe de tout, avec son air de caïd, descend au supermarché, nettoie la cuisine, range derrière elle, éteint la lumière une fois qu’elle s’est endormie. La femme de ménage vient une fois par semaine, il faut planquer les affaires de No dans un placard, faire le lit, aérer la chambre, éliminer toute trace de sa présence. Nous sommes parfaitement organisés. Nous avons prévu ce qu’il faut répondre si sa mère téléphone, nous avons imaginé des scénarios d’urgence et des explications adaptées, au cas où elle débarquerait sans crier gare, au cas où mes parents se mettraient en tête de venir me chercher, au cas où Madame Garrige découvrirait le pot aux roses. Nous sommes armés de prétextes et d’arguments.
Il y a des jours où No se lève avant notre retour, elle regarde la télé en nous attendant, sourit quand elle nous voit. Des jours où elle danse, debout sur le canapé, où tout paraît si simple, puisqu’elle est là. Il y a des jours où on peut à peine lui adresser la parole, des jours où elle n’ouvre la bouche que pour dire putain, chier et merde, des jours où elle donne des coups de pied dans les chaises et les fauteuils, des jours où on a envie de lui dire si t’es pas contente rentre chez toi. Le problème c’est qu’un chez-soi, elle n’en a pas. Le problème c’est qu’elle est unique, parce que je l’ai apprivoisée. Et je suis sûre que Lucas l’aime aussi. Même si parfois il me dit qu’il en a marre, ou bien tout ça pour quoi. Même si parfois il dit on n’est pas assez forts, Lou, on ne va pas y arriver.
Un soir j’accompagne No jusqu’à l’hôtel, il fait nuit, elle décide de me payer un verre, pour tous ceux que je lui ai offerts, nous entrons dans un café. Je la regarde avaler coup sur coup trois vodkas, ça me troue le ventre et je n’ose rien dire. Je ne sais pas quoi dire.
Un autre soir je marche avec elle, pas loin de Bastille, un homme nous interpelle, vous n’auriez pas une petite pièce s’il vous plaît, il est assis, le dos appuyé contre la devanture d’une boutique laissée à l’abandon, No jette un œil, nous passons devant lui sans nous arrêter. Je la pousse du coude, c’est Momo, ton copain de la gare d’Austerlitz ! Elle s’arrête, hésite quelques secondes, fait demi-tour, s’approche de lui, elle dit Salut Momo et lui tend un billet de vingt euros. Momo se lève, se tient devant elle, droit comme un i, il la regarde de bas en haut et de haut en bas, il ne prend pas le billet, il crache par terre, il se rassoit. Je sais bien à quoi elle pense, tandis que nous reprenons notre marche, elle n’est plus de ce monde et elle n’est pas du nôtre non plus, elle n’est ni dehors ni dedans, elle est entre les deux, là où il n’y a rien.
Un autre jour elle vient de se lever, Lucas est parti faire des courses, nous sommes toutes les deux dans le grand salon, son cou est couvert de traces rouges, elle prétend que son écharpe s’est coincée dans un escalier roulant. Je ne sais pas dire mon œil, et encore moins me fâcher. Je ne sais plus lui poser des questions en rafale, comme avant, et tenir bon, jusqu’à ce qu’elle réponde. Je vois bien qu’elle est contente de me voir, elle se lève dès que j’arrive, dès qu’elle m’entend. Je vois bien qu’elle a besoin de moi. Les rares fois où je n’ai pas pu venir parce que c’était trop risqué, elle a paniqué. C’est Lucas qui m’a raconté.
Elle fait des économies. Dans une enveloppe kraft, elle glisse les billets, un par un. Un jour, quand il y en aura assez, elle ira rejoindre Loïc en Irlande, c’est ce qu’elle m’a dit. Elle ne veut pas que j’en parle à Lucas. Ni de l’enveloppe, ni de Loïc, ni de l’Irlande, rien. J’ai promis avec la main tendue comme quand j’étais petite et que je jurais sur la tête de ma mère. Je n’ai jamais osé regarder dans l’enveloppe. C’est toujours quand Lucas n’est pas là qu’elle me parle de Loïc. Elle me raconte leurs frasques quand ils étaient à l’internat, les ruses pour avoir du rab à la cantine, les parties de cartes, les virées à la nuit tombante.
Ils s’aimaient. C’est ce qu’elle m’a dit.
Ils se racontaient leurs histoires, leurs rêves, ils voulaient partir tous les deux, très loin, ils fumaient des cigarettes et buvaient du café dans la salle commune, les murs gris étaient recouverts d’affiches de films américains. Ils parlaient à voix basse pendant des heures, les gobelets de plastique restaient là, après leur départ, avec au fond le sucre séché. Avant d’être admis à l’internat, Loïc avait braqué une boulangerie, piqué le sac d’une vieille dame, il avait été placé dans un centre fermé pour délinquants. Il savait jouer au poker, il sortait des billets froissés de sa poche, pariait gros contre rien, il avait appris à No, à Geneviève et à d’autres, ils jouaient tard dans la nuit, bien après l’extinction des feux, dans le silence des dortoirs. Elle savait quand il était maître du jeu, quand il bluffait, quand il trichait, parfois elle le prenait en flagrant délit, elle jetait ses cartes sur la table, quittait la partie, alors il courait derrière elle, la rattrapait, prenait son visage entre ses mains et l’embrassait. Geneviève disait vous êtes faits pour être ensemble, tous les deux.
Souvent il y a des questions que j’aimerais poser à No, sur l’amour et tout, mais je vois bien que ce n’est plus le moment.
Quand Loïc a été majeur, il a quitté l’internat. Le dernier jour il a annoncé à No qu’il partait vivre en Irlande pour chercher du travail et changer de décor. Il lui a dit qu’il lui écrirait, dès qu’il serait installé, et qu’il l’attendrait. Il avait promis. Geneviève est partie la même année pour faire son BEP. No avait dix-sept ans. L’année suivante, elle a recommencé à fuguer. Un soir à Paris elle a rencontré un homme dans un bar, il lui a offert à boire, elle a avalé les verres les uns après les autres, en le regardant droit dans les yeux, elle voulait se brûler à l’intérieur, elle avait ri, ri et pleuré jusqu’à ce qu’elle tombe de sa chaise, au milieu du café. Les pompiers étaient venus, et puis la police, c’est comme ça qu’elle s’est retrouvée dans un service d’accueil d’urgence pour mineurs, dans le quatorzième arrondissement, quelques semaines ou quelques mois avant que je la rencontre. Les lettres de Loïc elle les a cachées quelque part, dans un endroit qu’elle seule connaît. Des dizaines de lettres.
Quand elle se lève et qu’elle n’a plus la force, quand elle ne veut pas manger parce qu’elle a mal au cœur, je m’approche d’elle et je lui dis tout bas, pense à Loïc, là-bas, il t’attend.