No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 24 sur 56

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No et moi

Chapitre 23

Elle reste dans sa pièce. Porte fermée. Ma mère lui a prêté quelques vêtements, mon père a débarrassé le bureau afin qu’elle puisse aménager son espace. Elle n’en sort qu’en ma présence et dort pratiquement toute la journée. Elle laisse les rideaux ouverts, s’étend tout habillée au-dessus des draps, les bras le long du corps, paumes ouvertes. Je frappe doucement à sa porte, j’entre sur la pointe des pieds, je la découvre dans cette position étrange, et chaque fois je pense à la Belle au Bois Dormant, immobile sous sa cloche de verre, assoupie pour cent ans, sa robe bleue sans un pli étalée sur le lit, ses cheveux lisses entourant son visage. Mais No se réveille, les yeux brillants de sommeil, avec ce sourire incrédule aux lèvres, elle s’étire, me demande des nouvelles du lycée, de la classe, je raconte et repars faire mes devoirs, je referme la porte derrière moi.

Plus tard je viens la chercher pour dîner, elle avale son assiette, aide à débarrasser, s’aventure quelques minutes dans l’appartement et puis retourne s’allonger.

Elle récupère.

À la voir on pourrait croire qu’elle rentre d’un long voyage, qu’elle a traversé le désert et les océans, marché pieds nus sur les sentiers de montagne, longé des kilomètres de nationales, foulé des sols inconnus. Elle revient de loin.

Elle revient de territoires invisibles, et pourtant si proches de nous.

Pendant des semaines elle a pris sa place dans des files d’attente pour manger, laver ses vêtements, pour obtenir un lit, ici ou là. Pendant des semaines elle a dormi avec ses chaussures planquées sous son oreiller, ses sacs coincés entre elle et le mur, son argent et sa carte d’identité dans sa culotte, pour ne pas se les faire voler. Elle a dormi sur le qui-vive, dans des draps en papier, sous des couvertures de fortune ou avec son blouson pour seule protection. Pendant des semaines elle s’est retrouvée dehors au petit matin, sans projet, sans perspective. Elle a erré des journées entières, dans ce monde parallèle qui est pourtant le nôtre, elle n’a cherché rien d’autre qu’un endroit dont elle ne serait pas virée, un endroit pour s’asseoir ou pour dormir.

Elle essaie de tenir le moins de place et de faire le moins de bruit possible, prend une douche rapide le matin, termine le café laissé au chaud par mon père, n’allume pas la lumière de la cuisine, marche à pas de velours et longe les murs. Elle répond par oui ou par non, accepte à peu près tout ce qu’on lui propose et baisse les yeux, sauf sous mon regard. Une fois je me suis assise à côté d’elle sur son lit, elle s’est tournée vers moi et elle m’a dit : alors maintenant on est ensemble, toutes les deux ? J’ai répondu oui, je ne savais pas très bien ce que ça signifiait pour elle, être ensemble, c’est quelque chose qu’elle demande souvent : on est ensemble, hein, Lou ? Maintenant je sais. Ça veut dire que rien jamais ne pourra nous séparer, c’est comme un pacte entre nous, un pacte qui se dispense de mots. La nuit elle se lève, tourne dans l’appartement, fait couler de l’eau, parfois il me semble qu’elle reste éveillée quelques heures, j’entends la porte du couloir, son pas léger sur la moquette. Une nuit je l’ai surprise, le nez collé aux baies vitrées du salon, contemplant du cinquième étage l’étendue de la ville, cette obscurité impossible, les lumières rouges et blanches des voitures, leurs trajectoires, le halo des lampadaires et d’autres points lumineux, plus petits, virevoltant dans le lointain.

Lucas m’attend devant la porte du lycée. Il porte sa veste en cuir, un bandeau noir pour retenir ses cheveux, sa chemise dépasse de son pull, il est immense.

— Alors, Pépite, comment ça se passe ?

— Elle ne sort pas beaucoup de sa chambre, mais je crois qu’elle va rester.

— Et tes parents ?

— Ils sont d’accord. Elle va se réparer un peu et puis après elle pourra chercher du travail, quand elle ira mieux.

— On dit souvent que les gens qui sont dans la rue, ils sont cassés. Au bout d’un moment, ils peuvent plus vivre normalement.

— Je m’en fous de ce qu’on dit.

— Je sais, mais…

— Le problème c’est les mais, justement, avec les mais on fait jamais rien.

— T’es toute petite et t’es toute grande, Pépite, et t’as bien raison.

Nous entrons dans la salle de maths, les autres nous regardent, Axelle et Léa surtout, Lucas s’assoit à côté de moi, au deuxième rang.

Depuis les vacances il a délaissé le fond de la classe pour me tenir compagnie. Au début les profs n’ont pas caché leur étonnement, Lucas a eu droit à toutes sortes de réflexions ou de mises en garde, tiens, Monsieur Muller, vous voilà en utile compagnie, Mademoiselle Bertignac pourra éventuellement vous transmettre un peu de son sérieux, profitez-en pour vous racheter une conduite, évitez de vous inspirer des copies de votre voisine, vous verrez que par ici l’air est aussi doux qu’au fond de la classe.

Pour autant Lucas n’a pas modifié ses habitudes. Il prend peu de notes pendant les cours, oublie d’éteindre son portable, s’affale sur sa chaise, laisse traîner ostensiblement ses jambes dans le passage, se mouche à grand bruit. Mais il ne renverse plus jamais la table.

Les autres m’accordent dorénavant une sorte de respect, même Axelle et Léa me disent bonjour et me font des sourires. Je n’entends plus de rires étouffés ni de chuchotements quand je dois répondre à une question à laquelle personne n’a trouvé de réponse, je ne surprends plus de regards entendus quand j’ai terminé mon contrôle avant les autres et que le prof ramasse ma copie.

Il est le roi, l’insolent, le rebelle, je suis la première de la classe, docile et silencieuse. Il est le plus âgé et je suis la plus jeune, il est le plus grand et je suis minuscule.

Le soir, nous prenons le métro ou le bus ensemble, il me raccompagne devant chez moi, je ne veux pas traîner, à cause de No. Pour elle il m’apporte des bandes dessinées, des tablettes de chocolat, quelques cigarettes rangées dans une boîte qu’elle fume à la fenêtre. Il me demande de ses nouvelles, s’inquiète de son état, nous invite chez lui, quand elle ira mieux.

Nous avons notre secret.