No et moi
Chapitre 25
Axelle Vernoux s’est fait couper les cheveux très court, avec une mèche plus longue et plus claire devant, c’est l’attraction du jour, elle rit avec Léa sous le préau, elles sont entourées de garçons, le ciel est bleu, le froid glacial. Ce serait plus simple si j’étais comme elles, si j’avais des jeans moulants, des bracelets porte-bonheur, des soutiens-gorge et tout. Mais bon.
Les élèves se sont installés dans la classe, sans un bruit. Monsieur Marin appelle chaque nom à voix haute, jette un œil, puis met une croix. Il termine.
— Pedrazas… présente, Réviller… présente…, Vandenbergue… présent, Vernoux… absente.
Axelle lève le doigt.
— Mais Monsieur Marin, je suis là !
Il la regarde, la mine vaguement dégoûtée.
— Je ne vous connais pas.
Elle hésite une seconde, sa voix tremble.
— C’est moi, Axelle Vernoux.
— Que vous est-il arrivé ?
Un frisson parcourt la classe. Les larmes lui montent aux yeux, elle baisse la tête. Moi je n’aime pas qu’on humilie les gens, comme ça, gratuitement, sans raison. Je me penche vers Lucas, je dis c’est dégueulasse et cette fois, c’est exactement ce que je veux dire.
— Mademoiselle Bertignac, vous souhaitez nous faire part d’un commentaire ?
Un dixième de seconde pour réfléchir. Rien de plus. Un dixième de seconde pour décider. Je n’ai pas de courage, je n’ai pas d’aplomb, si j’étais équipée d’une fonction retour vers dix minutes plus tôt, ça m’arrangerait un peu.
— Je disais : c’est dégueulasse. Vous n’avez pas le droit de faire ça.
— Vous irez jouer les justicières en permanence, mademoiselle Bertignac, prenez vos affaires.
Il ne faut pas rater sa sortie. Ce n’est pas le moment de se prendre les pieds dans le tapis. Je range, je compte mes pas, vingt-six, vingt-sept jusqu’à la porte, voilà, je suis dehors, je respire encore, je suis beaucoup plus grande qu’il n’y paraît.
À la fin du cours Axelle m’attrape par le bras, elle me dit merci, ça dure une seconde, ça suffit, tout est dans ses yeux.
No m’attend devant l’entrée du lycée, nous avons prévu d’aller chez Lucas, elle porte un pull vert que ma mère lui a prêté, elle a relevé ses cheveux avec une pince, sa peau est redevenue lisse, elle est jolie. Lucas nous rejoint, me félicite pour ma sortie, il embrasse No, comme une copine, ça me pince un peu le cœur, nous marchons tous les trois jusqu’au métro.
Il y a des tableaux partout, des tapis persans, des meubles anciens, le salon est immense, rien n’a été laissé au hasard, tout est magnifique, pourtant chaque pièce semble avoir été abandonnée, comme un décor de cinéma, comme si tout avait été construit pour de faux. Un soir en rentrant du collège, l’année dernière, Lucas a trouvé la lettre de son père. Pendant des semaines il avait préparé son départ, sans rien dire, et puis un matin il a bouclé sa valise, il a refermé la porte derrière lui, il a laissé ses clés à l’intérieur. Son père a pris l’avion, il n’est jamais revenu. Dans la lettre il lui demandait pardon, il disait que plus tard Lucas comprendrait. Il y a quelques mois sa mère a rencontré un autre homme, Lucas le déteste, il paraît que c’est le genre de type qui ne s’excuse jamais, par principe, et considère que tous les autres sont des cons, plusieurs fois ils ont failli se battre alors sa mère s’est installée là-bas, à Neuilly. Elle téléphone à Lucas et revient de temps en temps pour le week-end. Son père envoie de l’argent et des cartes postales du Brésil. Lucas nous fait la visite, No le suit, elle pose des questions, comment fait-il pour manger, comment peut-il vivre seul dans un si grand appartement, est-ce qu’il n’a jamais eu envie de partir là-bas, à Rio de Janeiro.
Lucas nous montre les photos de son père, à tous les âges, une maquette de bateau enfermée dans une bouteille qu’ils ont fabriquée ensemble, quand il était petit, les estampes japonaises qu’il a laissées, et sa collection de couteaux. Il y en a des dizaines, des grands, des petits, des moyens, des canifs, des poignards, des crans d’arrêt, de tous les pays du Monde, des Laguiole, des Kriss, des Thiers, les manches pèsent dans la paume, les lames sont fines. No les sort un par un, les fait danser entre ses doigts, elle caresse le bois, l’ivoire, la corne, l’acier. Je vois bien que Lucas a peur qu’elle se blesse, mais il n’ose rien dire, il la regarde faire, et moi aussi, elle est habile pour dégager les lames, les replier, on dirait qu’elle a fait ça toute sa vie, elle n’a pas peur. Lucas finit par nous proposer un goûter, No remet les couteaux dans leurs boîtes, je n’y ai pas touché.
Nous sommes assis autour de la table de la cuisine, Lucas a sorti les paquets de gâteaux, le chocolat, les verres, je regarde No, ses poignets, la couleur de ses yeux, ses lèvres pâles, ses cheveux noirs, elle est tellement jolie quand elle sourit, malgré le trou à la place de sa dent.
Plus tard nous écoutons des chansons, avachis dans le canapé, la fumée des cigarettes nous enveloppe d’un nuage opaque, le temps s’arrête, il me semble que les guitares nous protègent, que le monde nous appartient.