No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 17 sur 56

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No et moi

Chapitre 16

C’est le dernier jour des vacances, la queue se déploie sur une cinquantaine de mètres, les portes ne sont pas encore ouvertes, de loin je reconnais son blouson. À mesure que je m’approche, je sens mes jambes faiblir, il faut que je ralentisse, que je prenne le temps, que je calcule des divisions et des multiplications très compliquées dans ma tête, tout en marchant vers elle, pour être sûre d’avancer, je fais souvent ça, quand j’ai peur de me mettre à pleurer, ou de faire marche arrière, j’ai dix secondes pour trouver trois mots qui commencent par h et finissent par e, conjuguer le verbe seoir à l’imparfait du subjonctif ou calculer des multiplications invraisemblables avec des tonnes de retenues. Elle me voit. Elle me regarde droit dans les yeux. Sans un geste, sans un sourire, elle se détourne comme si elle ne m’avait pas reconnue. J’arrive à sa hauteur, je découvre son visage, comme elle a changé, cette amertume à ses lèvres, cet air de défaite, d’abandon. Je m’arrête, elle m’ignore, elle attend, coincée entre deux hommes, elle ne fait pas un pas pour se dégager, elle reste là, derrière le plus gros, le visage enfoui dans son écharpe. Les voix se taisent, pendant quelques secondes, tout le monde me regarde, de bas en haut et de haut en bas.

Je suis bien habillée. Je porte un manteau propre avec une fermeture éclair qui marche, des chaussures cirées, un sac à dos de marque, mes cheveux sont lisses et bien coiffés. Dans les jeux de logique où l’on doit deviner l’intrus, il ne serait pas difficile de me désigner.

Les conversations reprennent, à voix basse, attentives, je m’approche d’elle.

Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche, elle me fait face, son visage est dur, fermé.

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— Je te cherchais…

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je m’inquiétais pour toi.

— Ça va très bien, merci.

— Mais tu…

— Ça va, t’as compris ? Ça va très bien. J’ai pas besoin de toi.

Elle a élevé la voix, une rumeur commence à parcourir la queue, je perçois seulement des bribes, qu’est-ce qui se passe, c’est la gamine, qu’est-ce qu’elle veut, je ne peux plus faire un geste, No me pousse d’un coup sec, je glisse du trottoir, je ne parviens pas à détacher mes yeux de son visage, elle garde la main tendue pour m’éloigner.

Je voudrais lui dire que moi j’ai besoin d’elle, que je n’arrive plus à lire, ni à dormir, qu’elle n’a pas le droit de me laisser comme ça, même si je sais que c’est le monde à l’envers, de toute façon le monde tourne à l’envers, il n’y a qu’à regarder autour de soi, je voudrais lui dire qu’elle me manque, même si c’est absurde, même si c’est elle qui manque de tout, de tout ce qu’il faut pour vivre, mais moi aussi je suis toute seule et je suis venue la chercher.

Les premiers arrivés commencent à entrer dans le bâtiment, la queue avance vite et je la suis.

— Barre-toi, Lou, je te dis. Tu me fais chier. Tu n’as rien à faire là. C’est pas ta vie, ça, tu comprends, c’est pas ta vie !

Elle a hurlé les derniers mots, avec une violence incroyable, je recule sans cesser de la regarder, je finis par faire demi-tour, je m’éloigne, quelques mètres plus loin je me retourne une dernière fois, je la vois entrer dans le bâtiment, elle se retourne aussi, elle s’arrête, on dirait qu’elle pleure, elle ne bouge plus, les autres la bousculent, la dépassent, j’entends quelqu’un l’engueuler, elle répond par une injure, crache par terre, un homme la pousse, elle disparaît dans l’ombre d’un couloir.

Je repars jusqu’à la station de métro, il suffit de suivre la ligne grise du trottoir, je compte le nombre de poubelles de la ville de Paris, les vertes d’un côté et les jaunes de l’autre, je crois qu’à ce moment-là je la déteste, elle et tous les sans-abri de la terre, ils n’ont qu’à être plus sympathiques, moins sales, c’est bien fait pour eux, ils n’ont qu’à faire des efforts pour se rendre aimables au lieu de picoler sur les bancs et de cracher par terre.