No et moi
Chapitre 38
No a changé de poste à l’hôtel, elle travaille de nuit. Elle tient le bar jusqu’à deux heures et reste jusqu’au matin pour ouvrir la porte aux clients. C’est mieux payé. Il y a les pourboires. Depuis une semaine mon père la croise en bas de l’immeuble quand il part à son travail, souvent il l’aide à monter, elle s’écroule sur le lit, n’enlève jamais ses vêtements. Une fois il l’a ramassée dans le hall, ses collants étaient déchirés, ses genoux abîmés, il l’a portée jusqu’en haut, lui a mis la tête sous la douche, et puis il l’a couchée.
Elle dort toute la journée. Mon père dit qu’elle boit de l’alcool et qu’elle prend des cachets. Il a pris contact avec son assistante sociale, elle ne peut pas faire grand-chose si No ne vient plus. Un soir je les ai surpris dans la cuisine, ma mère et lui, ils étaient en plein conciliabule, dès que je suis entrée ils se sont tus et ont attendu que je referme la porte pour reprendre leur conversation. J’aurais bien caché un ou deux micros sous un torchon.
Je n’arrive pas à sortir et à profiter des vacances, je reste à la maison, je traîne toute la journée, je regarde la télévision, je feuillette des magazines, je guette les bruits dans la chambre de No, le moment où elle va se réveiller. Elle ne vient plus me rejoindre dans la mienne et lorsque je frappe à sa porte, en fin de journée, je la trouve allongée sur le lit, recroquevillée. Ma mère a essayé de la faire parler, de poser des questions, No a baissé les yeux comme elle sait le faire, pour échapper au regard. Elle ne vient plus dans la cuisine, ni dans le salon, se faufile dans la salle de bains quand elle est sûre de ne croiser personne. Le soir elle dîne avec nous avant de repartir à l’hôtel, c’est la même scène qu’il y a un mois, la même lumière, les mêmes places, les mêmes gestes, vues de haut les images pourraient se confondre, se superposer, mais de là où je suis on peut percevoir combien l’air a changé, s’est alourdi.
Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé au Petit Prince, hier soir en m’endormant. Au renard, plus exactement. Le renard demande au petit prince de l’apprivoiser. Mais le Petit Prince ignore ce que cela signifie. Alors le renard lui explique, je connais le passage par cœur, tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde.
Peut-être qu’il n’y a que ça qui compte, peut-être qu’il suffit de trouver quelqu’un à apprivoiser.