No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 18 sur 56

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No et moi

Chapitre 17

Quand je regarde le ciel, je me demande toujours jusqu’où ça va, s’il y a une fin. Combien de milliards de kilomètres il faudrait faire, pour en voir le bout. J’ai cherché dans mon nouveau livre, il y a un chapitre entier consacré à la question. Diverses observations, interprétées dans le cadre de la théorie du big bang, suggèrent que l’univers est âgé de 13,7 milliards d’années. C’est environ 300 000 ans après sa naissance que la lumière a pu y circuler librement (l’univers serait devenu transparent). L’objet le plus lointain théoriquement observable a émis sa lumière aux premiers instants de l’univers transparent. Il définit ce qu’on appelle l’horizon visible. Le rayon de 13,7 milliards d’années lumière est donc celui de l’univers visible. Au-delà de cette distance, on ne peut rien voir, on ne sait pas si l’univers s’étend plus loin ou pas. On ne sait pas si la question même a un sens. C’est pour ça que les gens restent chez eux, dans leur petit appartement, avec leurs petits meubles, leurs petits bols, leurs petits rideaux et tout, à cause du vertige. Car si on lève le nez la question inévitablement se pose, et puis aussi celle de savoir ce que nous sommes, nous, si petits, dans tout ça.

Le soir quand mon père rentre je l’assaille de questions auxquelles il ne sait pas toujours répondre, alors il cherche dans des livres, ou bien sur Internet, il n’abandonne jamais, même quand il est très fatigué. L’autre jour je lui ai demandé ce que ça voulait dire, tellurique, j’ai bien senti qu’il aurait préféré allumer la télévision et regarder une bonne série avec des flics modernes qui passent leur journée à résoudre des énigmes et traquer des criminels, mais qui ont des soucis comme tout le monde, et des histoires d’amour aussi, n’empêche qu’il a cherché dans ses livres pour me donner une définition exacte. Mon père, s’il avait voulu, il aurait pu être un bon flic de série télé. Il ne s’énerve jamais, il a une veste en cuir, une épouse malade dont il s’occupe très bien et une fille adolescente un peu pénible, bref, tous les ingrédients nécessaires pour qu’on s’attache à lui et qu’on n’ait pas envie qu’il lui arrive quelque chose.

Quand je regarde un film avec lui je fais vœu de silence, mais parfois c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher d’ajouter un commentaire, ou d’attirer son attention, par exemple quand l’héroïne est assise sur le canapé, les cheveux derrière les épaules, et qu’au plan d’après, alors qu’elle n’a pas bougé, ses cheveux pendent devant. Pour me taquiner il me dit arrête l’ordinateur, Lou, appuie sur pause, et puis il m’ébouriffe, je vais t’en faire une coiffure, moi, tu vas voir.

Quand j’étais petite ma mère déposait un ou deux carrés de chocolat sur une tranche de pain, elle la glissait dans le four, j’attendais derrière la vitre, je regardais le chocolat fondre, passer de la forme solide à la forme molle, c’est ce qui me plaisait le plus, assister à cette métamorphose, bien plus encore que la perspective d’étaler le chocolat sur le pain et de déguster le résultat. Quand j’étais petite je regardais le sang coaguler sur mes écorchures, j’ignorais la douleur, j’attendais la dernière goutte, celle qui allait sécher, celle qui allait devenir une petite croûte que je finirais par arracher. Quand j’étais petite je restais le plus longtemps possible la tête en bas, pour devenir toute rouge, me redressais d’un coup et regardais dans le miroir mon visage reprendre peu à peu une couleur normale. Je faisais des expériences. Aujourd’hui j’attends la transformation de mon corps, mais je ne suis pas comme les autres filles, je ne parle pas de celles de ma classe qui ont quinze ans, je parle de celles de mon âge, je vois bien quand je les croise dans la rue, elles marchent comme si elles allaient quelque part, elles ne regardent pas leurs pieds, et leurs rires résonnent de tous les serments qu’elles ont partagés. Moi je n’arrive pas à grandir, à changer de forme, je suis toute petite, je reste toute petite, peut-être parce que je connais ce secret que tout le monde fait semblant d’ignorer, peut-être parce que je sais à quel point nous sommes de toutes petites choses.

Quand on reste dans un bain trop longtemps on a les doigts tout fripés. J’ai lu l’explication dans un livre : la couche supérieure de notre peau, l’épiderme, absorbe l’eau, se dilate, et fait des plis. Voilà le vrai problème : nous sommes des éponges. Et pour ma part cela ne concerne pas seulement les mains et les pieds. J’absorbe tout, tout le temps, je suis perméable. Ma grand-mère trouve que c’est dangereux et très mauvais pour la santé. Elle dit cette pauvre petite, elle a la tête qui va finir par exploser, avec tout ce qu’elle ingurgite, comment voulez-vous qu’elle s’y retrouve, qu’elle fasse le tri, Bernard, vous devriez l’inscrire à un cours de gymnastique, ou de tennis, qu’elle se dépense un peu, qu’elle transpire, sinon la tête va finir par lui tomber entre les pieds.