No et moi
Chapitre 33
Contrairement à la plupart des gens, j’aime bien les dimanches quand il n’y a rien à faire. Nous sommes assises dans la cuisine, No et moi, ses cheveux lui tombent dans les yeux, dehors le ciel est pâle et les arbres sont nus. Elle dit : il faut que j’aille voir ma mère.
— Pour quoi faire ?
— Il faut que j’y aille.
Je frappe à la porte de mes parents, ils dorment encore. Je m’approche du lit, je chuchote à l’oreille de mon père : on voudrait aller aux puces de Montreuil. No ne veut pas que je dise la vérité. Il se lève, propose de nous accompagner, je le décourage en quelques mots, il devrait plutôt se reposer, c’est direct en métro, si on prend par Oberkampf. Dans le couloir il hésite, nous regarde toutes les deux, l’une après l’autre, j’affiche un air raisonnable et je souris.
Nous prenons le métro jusqu’à Gare d’Austerlitz, et puis le RER jusqu’à Ivry, No a l’air tendue, elle se mord la lèvre, je lui demande à plusieurs reprises si elle est sûre de vouloir y aller, sûre que c’est le bon moment. Elle a sa mine butée, le blouson fermé jusqu’au menton, les mains enfouies dans les manches, les cheveux dans les yeux. Quand nous sortons de la gare je m’approche du plan, j’adore repérer la flèche qui indique Vous êtes ici, localiser le rond rouge au milieu des rues et des carrefours, préciser mon emplacement à l’aide du quadrillage, c’est comme à la bataille navale, H4, D3, touché, coulé, pour un peu on croirait que le monde entier est là : affiché devant soi.
Je vois bien comme elle tremble, je lui pose la question une dernière fois.
— T’es sûre que tu veux y aller ?
— Oui.
— T’es sûre qu’elle habite toujours ici ?
— Oui.
— Comment tu le sais ?
— L’autre jour j’ai téléphoné, c’est elle qui a répondu. J’ai dit je voudrais parler à Suzanne Pivet, elle a dit c’est moi, j’ai raccroché.
Il n’est pas encore midi, nous entrons dans la cité, en bas de l’immeuble elle me montre la fenêtre qui était celle de sa chambre, les rideaux sont fermés. Nous montons l’escalier doucement, je sens mes jambes se dérober sous moi, mon souffle coupé. No sonne une première fois. Puis une deuxième. Un pas traînant se dirige vers la porte, le judas s’obscurcit, pendant quelques secondes nous retenons notre souffle, No finit par dire c’est moi, Nolwenn. Nous entendons une voix d’enfant qui vient de loin, des chuchotements, et puis de nouveau le silence. De l’autre côté on peut sentir une présence muette, attentive. Les minutes passent. Alors No se met à donner des grands coups de pied dans la porte, et des coups de poing aussi, mon cœur bat à toute vitesse, j’ai peur que les voisins appellent la police, elle tape de toutes ses forces, elle hurle c’est moi, ouvre, mais rien ne se passe, alors au bout d’un moment je la tire par la manche, j’essaie de lui parler, d’attraper ses mains, son visage, elle finit par me suivre, je l’entraîne vers l’escalier, nous descendons deux étages et là, d’un seul coup, elle se laisse glisser par terre, elle est si pâle que j’ai peur qu’elle s’évanouisse, elle respire fort et tout son corps tremble, même à travers ses deux blousons on voit bien que c’est trop, trop de chagrin, elle continue de taper dans le mur, sa main commence à saigner, je m’assois à côté d’elle et je la prends dans mes bras.
— No, écoute-moi, ta mère, elle a pas la force de te voir. Peut-être qu’elle aimerait bien, mais elle peut pas.
— Elle en a rien à foutre, Lou, tu comprends, elle en a rien à foutre.
— Mais non, je suis sûre que non…
Elle ne bouge plus. Il faut qu’on s’en aille d’ici.
— Tu sais, les histoires entre les parents et les enfants, c’est toujours plus compliqué. On est ensemble, toi et moi, hein ? Oui ou non ? C’est toi qui l’as dit. Viens avec moi. Allez ! Lève-toi, on s’en va d’ici.
Nous descendons les derniers étages, je la tiens par le poignet. Dans la rue le soleil projette notre ombre sur le sol, elle se retourne vers l’immeuble, à la fenêtre nous apercevons un visage d’enfant, aussitôt disparu, nous marchons jusqu’à la gare, les rues sont désertes, au loin il me semble entendre la rumeur d’un marché.