No et moi
Chapitre 51
Le lendemain je me suis réveillée à huit heures, c’était lundi, j’ai pensé à Lucas, j’ai pensé à Monsieur Marin qui devait être en train de faire l’appel, j’ai récité dans ma tête en même temps que lui, Amard, présent, Antoine, présente, Berthelot, présent, Bertignac ?… je l’ai vu comme si j’y étais, j’ai entendu le silence dans la classe. Mademoiselle Bertignac n’est pas là, Mademoiselle Bertignac a quitté sa vie, Mademoiselle Bertignac a disparu. No s’est réveillée beaucoup plus tard, j’avais eu le temps de ranger les affaires dans la valise, de jeter les restes du Mac Do et de compter les fleurs du papier peint. On a pris le métro jusqu’à Saint-Lazare, en face de nous un homme ne cessait de se lever et de se rasseoir, il vérifiait son col, rajustait sa cravate, tirait sur sa chemise, se contemplait dans la vitre, puis, quelques secondes plus tard, recommençait les mêmes gestes, dans le même ordre. C’était bien la preuve, si besoin en était, que quelque chose ne tournait pas rond. Il suffisait de regarder autour de soi. Il suffisait de voir le regard des gens, de compter ceux qui parlent tout seuls ou qui déraillent, il suffisait de prendre le métro. J’ai pensé aux effets secondaires de la vie, ceux qui ne sont indiqués dans aucune notice, aucun mode d’emploi. J’ai pensé que la violence était là aussi, j’ai pensé que la violence était partout.
Le vent s’engouffrait dans la gare, nous nous sommes avancées sous le panneau d’affichage pour lire les horaires, le prochain train pour Cherbourg partait deux heures plus tard. Nous avons cherché la salle d’attente pour poser les affaires, nous sommes assises sur les sièges en plastique le plus loin possible de la porte, elle a roulé une cigarette, elle m’a dit je vais prendre les billets, attends-moi là.
Je ne sais pas comment je n’ai pas vu qu’elle prenait la valise avec elle, je ne sais pas comment c’est possible. Je lui ai redemandé si elle avait assez d’argent, elle a répété ne t’inquiète pas, j’ai plongé le nez dans le sac pour chercher un kleenex, tandis qu’elle s’éloignait. Je n’ai pas vu, je n’ai pas vu qu’elle tirait la valise derrière elle.
J’ai attendu qu’elle revienne. Je ne me suis pas inquiétée. J’ai attendu une demi-heure. Et puis une autre. Et puis j’ai vu que la valise n’était plus là. J’ai attendu encore, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Parce qu’elle ne pouvait pas être partie sans moi. J’ai attendu parce que j’avais peur qu’on se perde. J’ai attendu sans bouger pour qu’elle sache où me trouver. J’ai attendu et la nuit est tombée. Je crois que je me suis endormie un peu, à un moment il m’a semblé que quelqu’un me tapait sur l’épaule, par-derrière, j’ai ouvert les yeux, mais elle n’était pas là. J’ai attendu et elle n’est pas revenue.
Il faisait froid et je n’avais rien avalé depuis le matin. J’ai fini par sortir de la gare, le dernier train pour Cherbourg venait de partir, je me suis avancée sur le parvis jusqu’à la rue Saint-Lazare, il y avait ce bruit tout autour, les voitures, les bus, les klaxons, et ma tête qui tournait, je me suis arrêtée, j’ai caressé au fond de ma poche le petit Opinel que Lucas avait fait tomber un jour dans la cour sans s’en rendre compte, que je garde toujours sur moi.
No m’avait laissée, No était partie sans moi.
Autour de moi rien ne s’était tu, autour de moi la rue continuait de vivre, bruyante et désordonnée.
On est ensemble, hein, Lou, on est ensemble, est-ce que tu me fais confiance, t’as confiance en moi, appelle-moi quand tu pars, je t’attends en bas des marches, je t’attends devant le café, c’est mieux payé mais je travaille la nuit, laisse-moi dormir, je suis crevée, je peux pas bouger, il ne faut pas en parler, on est ensemble, Lou, si tu m’apprivoises tu seras pour moi unique au monde, j’ai dit je voudrais parler à Suzanne Pivet, si tu pouvais m’accompagner, tu te poses trop de questions tu vas finir par te flinguer les neurones, on est ensemble, hein, alors tu vas venir avec moi, je serai jamais de ta famille, Lou, qu’est-ce que tu crois, alors tu vas venir avec moi, je vais chercher les billets, c’est pas ta vie, tu comprends, c’est pas ta vie.