No et moi
Chapitre 50
J’ai tout de suite reconnu sa voix au téléphone, il était dix heures du matin, elle m’a suppliée de venir, elle a répété s’il te plaît, plusieurs fois, il fallait qu’elle parte, la mère de Lucas savait quelque chose, elle allait débarquer, vérifier, il fallait que je vienne, maintenant. Elle ne pouvait pas y arriver toute seule. Elle a répété ça plusieurs fois, je ne peux pas y arriver toute seule.
Le moment était venu que nous redoutions tant. Le moment où No serait obligée de faire ses bagages, une nouvelle fois. Il était dix heures et la ligne s’était brisée, le point de rupture était là, visible. Il était dix heures et j’allais partir, partir avec No. J’ai cherché dans le placard le sac de sport que j’utilise pour les vacances, je l’ai ouvert sur le lit. J’y ai déposé quelques vêtements, j’ai attrapé ma brosse à dents, mon dentifrice, les ai glissés dans ma trousse de toilette, avec quelques boules de coton rose et une lotion rafraîchissante que ma mère m’a achetée. J’avais du mal à respirer.
Mes parents étaient sortis de bonne heure pour faire le marché. J’allais partir sans les voir, j’allais partir comme une voleuse, j’avais la gorge serrée. J’allais partir parce qu’il n’y avait pas d’autre solution, parce que je ne pouvais pas laisser No, l’abandonner. J’ai fait mon lit, j’ai bien tiré le drap du dessous et lissé la couette, tapoté l’oreiller. J’ai plié ma chemise de nuit, je l’ai posée dans le sac, sur le dessus. Dans la cuisine j’ai trouvé quelques paquets de gâteaux, je les ai ajoutés, ainsi qu’un rouleau de Sopalin, je me suis assise devant une feuille, j’ai levé le stylo, j’ai cherché les mots qui convenaient, les mots adéquats, ne vous inquiétez pas, ne prévenez pas la police, j’ai choisi une autre vie, je dois aller au bout, au bout des choses, veuillez m’excuser, ne m’en voulez pas, l’heure est venue, adieu, votre fille qui vous aime, mais tout me semblait dérisoire, ridicule, les mots étaient en dessous du moment, de sa gravité, les mots ne pouvaient dire ni la nécessité ni la peur. J’ai refermé le bloc sans avoir rien écrit. J’ai enfilé ma parka d’hiver et tiré la porte derrière moi. Sur le palier j’ai eu une seconde d’hésitation, mon cœur battait si vite, une seconde comme une éternité, mais c’était trop tard, le sac était à mes pieds et j’avais laissé ma clé à l’intérieur.
Dans la rue j’ai marché vite, j’ai traversé sans regarder, le froid m’arrachait la gorge, j’ai grimpé les marches quatre à quatre, en haut de l’escalier il m’a fallu plusieurs minutes pour reprendre mon souffle. C’est Lucas qui m’a ouvert, il avait l’air à peu près aussi paniqué qu’elle, il courait dans tous les sens, attrapait les affaires ici ou là, revenait vers la chambre, repartait. No était assise sur le lit, immobile.
Elle m’a regardée et c’était comme une prière, c’était le même regard qu’elle avait eu à la gare, ce jour où elle m’avait demandé de lui parler, encore plus grave, plus tendu, un regard auquel on ne peut pas dire non. J’ai cherché de quoi l’habiller, je lui ai enfilé ses vêtements, ses chaussures, j’ai coiffé ses cheveux avec mes doigts. J’ai pris les affaires qui traînaient par terre, j’ai fourré tout ce qui me tombait sous la main dans la valise, j’ai fait le lit et ouvert la fenêtre en grand pour aérer.
No a fini par se lever pour attraper l’enveloppe Kraft cachée dans un placard, je l’ai aidée à mettre son blouson, j’ai prévenu Lucas que mon père avait sans doute appelé sa mère, il fallait qu’il affûte ses arguments. Nous nous sommes retrouvés tous les trois dans l’entrée, Lucas a vu mon sac, posé près de la porte, j’ai tiré No par la manche, il ne fallait pas perdre de temps. La question était entre nous, suspendue, qu’est-ce que tu fais, Pépite, où tu vas, j’ai soutenu son regard, il avait l’air désemparé. J’ai appuyé sur le bouton de l’ascenseur sans me retourner.
Nous nous sommes retrouvées dans la rue, No et moi, le froid était glacial, je tenais la valise d’une main et le sac de l’autre, il n’y avait personne autour. J’ai pensé je ne reviendrai plus jamais chez moi, je suis dehors, avec No, pour toute la vie. J’ai pensé voilà comment les choses basculent, exactement, sans préavis, sans pancarte, voilà comment les choses s’arrêtent, et ne reviennent plus jamais. Je suis dehors, avec No.
Nous nous sommes arrêtées dans un café pas loin, No avait de l’argent. Elle a voulu que je prenne un croissant, des tartines et un grand chocolat, elle a insisté, elle voulait qu’on se fasse un super-méga-petit-déj, elle a fouillé dans l’enveloppe pour en sortir un billet de vingt euros. Nous avons tout dévoré jusqu’à la dernière miette, il faisait chaud, nous étions bien. Peu à peu il m’a semblé que son corps s’apaisait, elle tremblait moins, elle a commandé un autre chocolat, elle a souri. Nous sommes restées là au moins deux heures, à cause de la chaleur, ça m’a rappelé les premières fois, quand je préparais mon exposé. Quand tout semblait possible. Je n’avais pas tellement envie d’être triste alors je lui ai raconté un sketch de Gad Elmaleh que j’avais vu quelques jours plus tôt à la télévision sur la peur de l’avion. Elle a ri. Après nous n’avons plus tellement parlé, on s’est contentées de regarder autour de nous, les gens, leurs allées et venues, nous écoutions les conversations qui venaient du comptoir, je suis sûre qu’elle aurait pu s’endormir, si elle avait fermé les yeux.
C’est elle qui a voulu aller au cinéma, elle a dit s’il te plaît, encore une fois, ça m’embêtait qu’elle dépense tout cet argent, elle a dit ne t’inquiète pas pour ça, elle a répété s’il te plaît, il y a si longtemps que j’y suis pas allée. Nous avons pris le métro jusqu’au Forum des Halles, elle portait le sac et moi la valise, vues de très loin nous étions comme deux touristes cherchant leur hôtel.
Nous avons choisi le film au hasard, nous sommes enfoncées dans nos sièges, No a acheté du pop corn, elle a insisté, on a partagé le cornet en regardant les pubs, j’avais mal au cœur mais je voulais lui faire plaisir. Je crois qu’elle a un peu dormi vers la fin, j’ai fait comme si je ne m’en étais pas rendu compte, de toute façon elle n’avait pas raté grand-chose. Nous avons passé la fin de l’après-midi dans le quartier, elle voulait tout acheter, une écharpe pour Lucas, des barrettes pour moi, des paquets de cigarettes, elle s’arrêtait devant chaque vitrine, rentrait dans les boutiques, insistait pour que je choisisse une bougie, des gants, des cartes postales, elle répétait ne t’inquiète pas en tapotant son blouson à hauteur de la poche intérieure. J’ai dû faire comme si rien ne me plaisait pour éviter qu’elle achète n’importe quoi, je n’ai pas pu l’empêcher de choisir un bonnet pour elle et pour moi, le même. Vers six heures nous nous sommes assises sur le rebord de la Fontaine des Innocents, il faisait toujours aussi froid, nous nous sommes partagé une énorme gaufre au Nutella, nous sommes restées là, à faire des commentaires sur les gens qui passaient, elle m’a demandé de leur inventer des vies, comme avant, alors j’ai imaginé des tas de trucs plus incroyables les uns que les autres pour la faire rire. Je parlais pour oublier que j’étais partie de chez moi, sans laisser un mot, je parlais pour ne pas penser à la tête de mes parents, à leur inquiétude, aux hypothèses qu’ils avaient dû passer en revue, sans vraiment y croire. À l’heure qu’il était, la peur avait dû naître, ils avaient peut-être prévenu la police. Ou bien ils avaient attendu, pensant que j’allais rentrer, ils avaient confiance en moi, ils attendaient encore. J’ai vu ma mère dans le canapé, mon père faisant les cent pas, l’œil rivé sur la pendule du salon. La nuit était tombée, j’ai eu peur de ne pas être capable, de ne pas avoir la force, j’ai chassé l’image, mais elle revenait, se précisait, je l’ai reléguée loin, j’avais envie d’être là, ici, avec No.
Cela m’a paru si simple tout à coup, sortir de son sous-ensemble, suivre la tangente en fermant les yeux et marcher sur un fil, comme un funambule, sortir de sa vie. Cela m’a paru si simple. Et vertigineux.
— On va partir en Irlande. Je viens avec toi.
No s’est tournée vers moi, elle avait le nez rouge, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, elle n’a pas répondu.
— Demain on ira prendre le train à Saint-Lazare, pour aller jusqu’à Cherbourg, soit c’est direct, soit il faut changer à Caen. À Cherbourg on cherchera le port, on achètera les billets, il y a un départ tous les deux jours, si j’avais su j’aurais regardé les dates, mais bon, c’est pas grave, on attendra. Et du port de Rosslare il y a des trains jusqu’à Wexford.
Elle a soufflé sur ses doigts pour les réchauffer, elle m’a regardée longtemps, j’ai bien vu qu’elle était sur le point de pleurer.
— Tu veux que je vienne avec toi, oui ou non ?
— Oui.
— Tu veux qu’on parte demain ?
— Oui.
— Tu as assez d’argent ?
— T’inquiète pas pour ça, je t’ai dit.
— Il y a dix-huit heures de ferry, tu me promets que tu vomiras pas pendant tout le trajet ?
Alors on s’est tapé dans les mains, en signe d’accord, et on a ri, vraiment fort, les gens se retournaient sur nous, mais nous on s’en foutait, on allait partir en Irlande, là où l’herbe est plus verte et le ciel plus vaste, là où No serait heureuse, là où Loïc l’attendait. J’ai suivi la trace de notre souffle dans le froid, j’ai tapé des pieds pour me réchauffer, nous nous sommes levées et nous avons marché au hasard. Il devait être au moins dix heures du soir, la circulation était moins dense, sur le boulevard Sébastopol nous avons continué notre route en direction du Nord. Nous étions dans la rue. À la rue. Nous n’avions nulle part où dormir. No m’a dit de mettre mon bonnet et de rentrer mes cheveux dedans pour qu’on ne puisse pas me reconnaître. Chaque pas à ses côtés m’éloignait de chez moi, chaque pas dans la nuit me semblait irrémédiable. J’avais mal au ventre.
En haut du boulevard de Strasbourg, No connaissait un hôtel où nous pouvions passer la nuit.
Le patron l’a reconnue, il a demandé le paiement d’avance, elle a sorti des billets de l’enveloppe, j’aurais bien voulu voir ce qui restait, mais elle l’a rangée aussitôt. Il nous a tendu une clé, nous sommes montées dans la chambre. Les murs étaient jaunes et sales, ça sentait l’urine, les draps n’avaient pas l’air franchement propres, les traces noires dans la douche prouvaient qu’elle n’avait pas dû être nettoyée depuis longtemps. Voilà où elle dormait, avant que je la rencontre, quand elle avait assez d’argent. Voilà le genre de taudis dans lequel elle s’écroulait, quand la manche avait été bonne. Voilà ce qu’il fallait payer pour une pièce immonde où grouillent les cafards.
No est ressortie acheter un Mac Do, elle n’a pas voulu que je vienne avec elle. Je suis restée seule, je n’arrivais pas à me réchauffer. J’ai cherché le radiateur et puis j’ai pensé à ma chambre à moi, à ma housse de couette arc-en-ciel, à mon vieux lapin jaune, posé sur une étagère, aux portes coulissantes de mon armoire, j’ai pensé à ma mère, à sa façon de m’appeler, depuis la cuisine, de s’essuyer les mains sur le torchon pendu à côté de l’évier, à sa façon de lire, assise en travers du fauteuil, à son regard par-dessus ses lunettes, j’ai pensé à ma mère et elle m’a manqué, d’un seul coup, c’était comme être dans un ascenseur en chute libre. Heureusement No est revenue, elle avait acheté deux Cheese Burgers, des frites, des milk-shakes et une petite bouteille de whisky. On s’est installées sur le lit, elle a commencé par boire, elle a insisté pour que je mange pendant que c’était chaud, j’ai pensé à l’enveloppe, il ne devait pas rester grand-chose, avec tout ce qu’on avait dépensé. Et puis je me suis dit que s’il le fallait on ferait du stop jusqu’à Cherbourg et qu’après on se débrouillerait. No est descendue du lit, elle était en culotte et en tee-shirt, elle a attrapé la bouteille en guise de micro et m’a fait une imitation de Johnny Hallyday, c’était à mourir de rire, on a chanté à tue-tête que je t’aime que je t’aime et allumez le feu, on s’en foutait des coups tapés contre le mur, on s’en foutait de l’odeur de poisson mort, on s’en foutait des bestioles au ras des murs, on était toutes les deux, on allait partir, tailler la route, on allait partir loin.
Quand nous nous sommes couchées elle avait vidé la bouteille, les frites étaient tombées par terre, je n’avais pas enfilé ma chemise de nuit avec une lune dessus et ne m’étais pas brossé les dents, j’étais légère comme je ne l’avais jamais été, tout était calme dans ma tête, ça n’avait jamais été aussi calme, et clair, il n’y avait plus de mots, seulement des gestes, j’ai poussé ce qui restait sur le lit, on s’est glissées dans le draps, j’ai éteint la lumière.