No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 31 sur 56

Pages du PDF

No et moi

Chapitre 30

Le dimanche est jour d’expériences domestiques : réaction des différentes variétés de pain à la position 8 du toaster (pain de mie, baguette, viennoise, 6 céréales), temps de disparition des empreintes de pied sur sol humide, temps de disparition des empreintes de bouche sur miroir embué, test de résistance d’un chouchou comparé à un élastique de cuisine, degré de volatilité du Nesquick comparé au café en poudre, analyses approfondies, synthèse recopiée au propre dans le cahier prévu à cet effet. Depuis que No est à la maison il faut que je m’occupe d’elle, je veux dire quand elle n’est pas à son travail, c’est une sorte d’expérience aussi, de très haut niveau, une expérience de grande envergure menée contre le destin.

Le soir quand elle rentre, No vient toujours me voir dans ma chambre. Elle s’allonge par terre avec les pieds posés sur une chaise, les bras croisés sous la nuque, on se raconte des tas de trucs sans importance, moi j’aime bien ça, quand le temps glisse entre les mains, sans ennui, sans que rien de particulier se passe, juste la douceur d’être là. Elle réclame toujours plein de détails sur la classe, comment était habillée Axelle, quelle note a eue Léa, comment Lucas s’en est sorti, elle connaît presque tous les noms et demande des nouvelles comme s’il s’agissait d’un feuilleton. Des fois je me dis que peut-être ça lui manque, l’école et tout, qu’elle aimerait bien courir en short dans un gymnase, manger de la langue de bœuf à la cantine et donner des coups de pied dans le distributeur de boissons. Parfois elle me demande de sortir avec elle, comme si soudain l’air lui manquait, comme si elle avait besoin d’être dehors, alors on descend faire un tour, on s’amuse à faire des concours sur les lignes du trottoir, on joue les funambules, on saute de case en case, jamais je n’aurais cru qu’à son âge elle pouvait aimer ça, mais No me suit dans toutes mes aventures, relève les défis que je lui lance et finit presque toujours par gagner. L’autre soir on s’est assises sur un banc, il faisait incroyablement doux pour un mois de janvier, on est restées comme ça, côte à côte, à compter le nombre de femmes qui portaient des bottes (une épidémie) et le nombre de bouledogues au bout d’une laisse (c’est la mode aussi).

Avec elle rien n’est absurde, rien n’est inutile. Elle ne dit jamais « t’as de ces idées », elle m’emboîte le pas. Elle m’a accompagnée chez Monsieur Bricolage pour acheter les cordes à linge que je veux accrocher dans ma chambre (afin de suspendre mes trucs en expérimentation), elle est venue avec moi ramasser des vieux tickets de métro (parce que je voulais comprendre quel est le code utilisé et comment les contrôleurs savent si le billet est valable ou non), elle m’a aidée quand j’ai fait des tests d’étanchéité sur différentes boîtes Tupperware dans la baignoire. Au début elle aimait bien faire l’assistante, me passait les pinces, les ciseaux, les récipients avec une grande rapidité, maintenant elle prend une part active dans mes petites affaires, propose de nouvelles formules et même des solutions.

Je vois bien que ce n’est pas facile à son travail mais elle n’aime pas en parler. Peut-être qu’un jour elle pourra trouver autre chose de mieux, dans un autre hôtel ou ailleurs, quand elle aura un peu d’expérience. En attendant elle part tous les matins dans la nuit et passe tout son temps libre avec moi.

Elle a récupéré de nouveaux vêtements dans un vestiaire d’Emmaüs, une jupe rouge, très courte, et deux pantalons serrés. Ma mère lui a donné quelques pulls qu’elle met souvent, elle a tenu à garder son blouson, celui qu’elle portait quand je l’ai rencontrée, ma mère l’a fait nettoyer mais les traces n’ont pas complètement disparu. Elle est retournée voir l’assistante sociale pour son dossier de logement, mais avec la moitié de son salaire au noir, les chances sont nulles. La seule chose qu’elle peut espérer est d’obtenir une place dans un Centre d’hébergement et de réinsertion sociale, où les séjours sont plus longs.

Moi je n’ai pas envie qu’elle s’en aille. Je lui rappelle qu’on est ensemble, c’est elle qui l’a dit, c’est une promesse entre nous, on est ensemble, hein, No, alors elle fait oui de la tête et elle arrête de répéter que ça ne peut pas durer.