No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 43 sur 56

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No et moi

Chapitre 42

Ma mère met du rimmel et du rouge à lèvres, elle s’est acheté des nouveaux habits, elle a diminué son traitement et demandé un rendez-vous avec le DRH de son ancienne entreprise. Elle va peut-être reprendre son travail à mi-temps. Mon père a commencé des travaux dans la chambre de Thaïs, il a lessivé les murs, arraché la moquette, prévu de poser un parquet flottant. Il va choisir des meubles high-tech pour faire un beau bureau. Le soir ils feuillettent les catalogues Ikea et Castorama, ils font des calculs, des projets, parlent vacances et aménagements. Ils sont d’accord sur tout, ils sont assis tous les deux dans le canapé, jambes croisées, comme si tout cela était parfaitement normal, comme si tout cela avait toujours été.

Ils trouvent que je passe un peu trop de temps chez Lucas alors je suis obligée d’inventer des ruses et des prétextes pour rentrer plus tard. Je travaille avec François Gaillard sur un nouvel exposé, je fais des recherches en bibliothèque, je participe à l’atelier de préparation de la journée porte-ouvertes, j’aide Axelle Vernoux qui a des difficultés en maths. Je n’ai jamais mentionné le fait que Lucas vivait seul et je parle de sa mère comme si elle habitait là, pour qu’ils ne se doutent de rien. Mon père a téléphoné à l’assistante sociale de No à plusieurs reprises. Il était inquiet. Elle n’avait plus aucune nouvelle, elle a dit c’est souvent comme ça, vous savez, les gens de la rue ne sont pas fiables, ils repartent comme ils sont venus.

À la maison je m’occupe comme je peux. J’ai terminé mon étude sur les surgelés. On constate en effet la présence d’ingrédients communs à la plupart des plats : gluten de blé, amidon de riz, amidon de maïs ou de blé transformé, éventuellement diphosphate disodique ou carbonate acide de sodium. J’en ai profité pour entreprendre une analyse complémentaire sur les additifs alimentaires, lesquels constituent un champ inépuisable d’analyses complémentaires. Émulsifiants, gélifiants, stabilisants, agents conservateurs, antioxydants et exhausteurs de goût occupent mes heures perdues, mes heures sans No.

Si on tire dix fois à pile ou face, l’un ou l’autre l’emporte. Mais il paraît que, si on tire un million de fois, pile et face arrivent à égalité. C’est la loi des grands nombres. Et comme j’aime bien expérimenter moi-même les lois et les théorèmes, je lance une pièce et je coche sur un papier.

J’ai confectionné une immense guirlande pour No, une guirlande qui lui ressemble, avec toutes sortes de trucs : pot de yaourt vide, chaussette célibataire, étui de carte orange, vestige de tire-bouchon, prospectus pour club de karaté, filet Ariel prévu pour les comprimés de lessive, barrette Betty Boop trouvée par terre, billet de 10 RMB rapporté par mon père, canette de Schweppes (vide), papier d’aluminium froissé, bon de réduction Marché U d’une valeur de 50 centimes. Je lui offrirai quand elle aura un endroit à elle où elle pourra l’accrocher. En attendant je l’ai suspendue dans ma chambre, j’ai dit à ma mère que c’était de l’art conceptuel. Elle n’a pas eu l’air convaincu.

Le matin quand j’arrive au collège, Lucas me donne les nouvelles. À quelle heure elle est rentrée, dans quel état, est-ce qu’elle tenait debout, est-ce qu’elle lui a parlé. Nous nous mettons à l’écart, nous discutons à voix basse, nous arrêtons les hypothèses, échafaudons des stratégies. Lucas a vidé dans l’évier deux bouteilles de vodka, No était folle de rage, il lui a dit qu’elle ne pouvait pas boire chez lui, sa mère pouvait passer un jour à l’improviste, ou bien la femme de ménage, et c’est déjà assez risqué comme ça. Il ne lui a pas donné le double des clés, il a exigé qu’elle rentre avant qu’il parte.

Depuis qu’elle travaille de nuit No n’est plus la même, c’est quelque chose à l’intérieur d’elle, comme une immense fatigue ou un insondable dégoût, quelque chose qui nous échappe. Chaque soir à la fin des cours nous nous dépêchons de prendre le métro, nous montons les escaliers en silence, Lucas ouvre la porte et je me précipite dans la chambre, j’ai peur de la retrouver morte ou de découvrir la pièce vide, sans aucune trace de ses affaires. No est allongée sur le lit, elle dort ou elle somnole, je regarde ses bras nus et les cernes sous ses yeux, je voudrais prendre son visage entre mes mains, caresser ses cheveux, et que tout s’efface.

Elle se lève quand nous rentrons, avale deux ou trois tranches de pain avec un litre de café, prend une douche, enfile ses vêtements et nous rejoint dans le salon. Elle nous demande des nouvelles, s’inquiète de savoir s’il fait froid dehors, me fait un compliment sur ma jupe ou ma coiffure, elle essaie de faire bonne figure, se roule une cigarette, s’assoit près de nous, ses gestes sont courts, maladroits. Je suis sûre qu’elle aussi elle y pense, aux soirées que nous passions tous les trois à regarder des films ou à écouter de la musique, il n’y a pas si longtemps, qu’elle y pense comme à un temps révolu, irrattrapable, car tout cela maintenant est recouvert d’un voile, inaccessible.

Avant de repartir elle se maquille, relève ses cheveux en chignon, glisse ses chaussures à talons dans un sac en plastique et ferme la porte derrière elle. Quand il n’est pas trop tard je l’accompagne un bout de chemin avant de rentrer chez moi, on discute de choses et d’autres, comme avant, on s’embrasse pour se dire au revoir, elle fait mine de sourire, dans le froid je regarde sa silhouette frêle s’éloigner, tourner le coin de la rue, je ne sais pas ce qui l’attend, vers quoi elle se rend, sans jamais reculer.