No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 12 sur 56

Pages du PDF

No et moi

Chapitre 11

… Il y a cette ville invisible, au cœur même de la ville. Cette femme qui dort chaque nuit au même endroit, avec son duvet et ses sacs. À même le trottoir. Ces hommes sous les ponts, dans les gares, ces gens allongés sur des cartons ou recroquevillés sur un banc. Un jour, on commence à les voir. Dans la rue, dans le métro. Pas seulement ceux qui font la manche. Ceux qui se cachent. On repère leur démarche, leur veste déformée, leur pull troué. Un jour on s’attache à une silhouette, à une personne, on pose des questions, on essaie de trouver des raisons, des explications. Et puis on compte. Les autres, des milliers. Comme le symptôme de notre monde malade. Les choses sont ce qu’elles sont. Mais moi je crois qu’il faut garder les yeux grands ouverts. Pour commencer.

Voilà, c’était la conclusion. Coup d’œil à ma montre, pas de dépassement. Je dois être à peu près aussi rouge que mon pull, je garde la tête baissée, je n’ose pas regarder Monsieur Marin, je range mes papiers étalés sur le bureau, il va falloir que je regagne ma place, je ne suis pas sûre d’avoir la force, quand je suis bouleversée j’ai les jambes coupées, pourquoi ils ne disent rien, pourquoi y a-t-il ce silence tout à coup, sont-ils tous morts, sont-ils en train de rire et je n’entends plus, suis-je devenue sourde comme un pot, je n’ose pas relever la tête, si seulement j’étais équipée d’une fonction téléportation-immédiate-vers-dix-minutes-plus-tard ça m’arrangerait un peu, ils applaudissent, je ne rêve pas, j’ai bien entendu, voilà, je regarde, je suis face à eux, toute la classe, ils applaudissent, même Léa Germain et Axelle Vernoux, Monsieur Marin sourit.

Assise maintenant à ma place, je pourrais m’endormir là, d’un seul coup, tant je suis fatiguée, comme si j’avais dépensé toute l’énergie d’une année en une seule heure, comme si j’avais vidé toutes mes cartouches et qu’il ne me restait plus rien, pas une étincelle, pas même la force de rentrer chez moi. Monsieur Marin m’a mis 18, il termine le cours par quelques définitions dont nous prenons note : aide sociale, couverture médicale unique, revenu minimum d’insertion (pas avant vingt-cinq ans), quart-monde, expuls…

Une main est posée sur mon épaule :

— Pépite, ça a sonné…

Lucas m’aide à ranger mes affaires dans mon sac, nous sortons de la classe en dernier, dans le couloir il éclate de rire, il ne s’en remet pas, Pépite tu t’es endormie en plein cours de Marin, c’est à mettre dans les annales du lycée, Lou Bertignac roupille en cours et s’en tire sans heure de colle ! Je ris aussi je crois, je suis heureuse, là, tout de suite, dans l’engourdissement du sommeil, et si c’était ça le bonheur, pas même un rêve, pas même une promesse, juste l’instant.