No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 46 sur 56

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No et moi

Chapitre 45

Ils ont sorti les cartons du placard, les ont déposés au sol pour les trier. Ils sont tous les deux assis par terre, les objets, les papiers et les journaux jonchent la moquette, étalés devant eux. Mon père a pris deux jours de congé pour entreprendre un grand rangement avant que les peintures soient refaites. J’entre dans le salon, sac sur l’épaule, ils me saluent. Ma mère ne déroge pas à ses questions rituelles, tu as passé une bonne journée, tu n’as pas attendu le bus trop longtemps, ses cheveux sont dénoués, elle porte les boucles d’oreilles que mon père lui a offertes à Noël dernier. Ils ont fait deux tas : ce qu’ils gardent et ce qu’ils jettent. Ils sont contents. Ils mettent de l’ordre. Ils s’organisent pour une nouvelle vie. Différente. Bien sûr, ils n’ont pas oublié No, pas tout à fait. Parfois nous parlons d’elle, le soir au dîner, mon père essaie de me rassurer, nous aurons des nouvelles, un jour, il en est certain. Il continue d’appeler l’assistante sociale, presque chaque semaine.

Je pose mon sac dans ma chambre, ouvre un ou deux placards dans la cuisine, attrape une pomme et les rejoins dans le salon. Ils agissent en silence, ma mère regarde mon père, un objet à la main, l’air interrogateur, il répond par un signe de tête, elle dépose l’objet sur le bon tas. Ensuite c’est lui qui la consulte à propos d’une pile de vieux journaux, elle fait la moue, il les met de côté. Ils se comprennent.

— Je suis invitée à une fête, samedi prochain, chez une copine de la classe.

— Ah, très bien.

C’est mon père qui gère la décision, ma mère n’a même pas relevé la tête.

— C’est le soir. À partir de huit heures.

— Ah bon. Jusqu’à quelle heure ?

— Je sais pas, minuit, peut-être. Quand on veut.

— Très bien.

Voilà. « Très bien. » Tout est parfait. Tout est pour le mieux. L’affaire est réglée.

Je retourne dans ma chambre, je m’allonge sur le dos, les bras en croix, comme No.

Je n’aime pas cette nouvelle vie. Je n’aime pas quand les choses s’effacent, se perdent, je n’aime pas faire semblant d’avoir oublié. Je n’oublie pas.

Je n’aime pas le soir qui tombe. Ces jours qui s’en vont dans l’ombre, pour toujours.

Je cherche les souvenirs, la précision des images, la lumière exacte. Ces heures passées avec ma mère à jouer aux Playmobil, les histoires inventées sur la moquette, mille fois recommencées. Nous nous répartissions les personnages en plastique, hommes, femmes et enfants, nous leur donnions des voix et des prénoms, ils partaient en pique-nique dans le camion jaune, dormaient sous des tentes, fêtaient des anniversaires. Ils avaient des vélos, des gobelets, des chapeaux amovibles et des sourires inaltérables. C’était avant Thaïs.

Je me souviens d’un soir d’automne, plus tard, je dois avoir neuf ou dix ans. Nous sommes avec ma mère dans un parc, la lumière baisse, il n’y a presque plus personne, les autres enfants sont partis, c’est l’heure du bain, des pyjamas, des pieds humides enfilés dans les chaussons. Je porte une jupe à fleurs avec des bottines, mes jambes sont nues. Je fais du vélo, ma mère est assise sur un banc, me surveille de loin. Dans l’allée principale je prends de la vitesse, blouson fermé, cheveux au vent, je pédale de toutes mes forces pour gagner la course, je n’ai pas peur. Au tournant je dérape, le vélo part sur le côté, je prends de la hauteur avant de m’étaler sur les genoux. Je déplie les jambes, j’ai mal. La plaie est large, incrustée de terre et de petits cailloux. Je hurle. Ma mère est sur son banc, à quelques mètres de là, elle regarde le sol. Elle n’a pas vu. Elle n’entend pas. Le sang commence à couler, je hurle plus fort encore. Ma mère ne bouge pas, absente à ce qui l’entoure. Je crie tant que je peux, je m’époumone, le sang est sur mes mains, j’ai replié le genou abîmé devant moi, les larmes brûlent mes joues. De là où je suis je vois une dame se lever, s’approcher de ma mère. Elle pose sa main sur son épaule, ma mère relève la tête, la dame pointe du doigt dans ma direction. J’augmente le son. Ma mère me fait signe d’approcher. Je ne bouge pas, je continue de hurler. Elle reste assise, paralysée. Alors la dame s’approche, s’accroupit à mes côtés. Elle sort un mouchoir de son sac, nettoie ma jambe autour de la plaie. Elle dit il faudra désinfecter, quand tu rentreras chez toi. Elle dit viens, je vais t’amener à ta maman. Elle m’aide à me relever, attrape le vélo, me conduit jusqu’au banc. Ma mère m’accueille avec un faible sourire. Elle ne regarde pas la dame, elle ne dit pas merci. Je m’assois à côté d’elle, je ne pleure plus. La dame repart s’installer à sa place. Sur son banc. Elle regarde vers nous. Elle ne peut pas s’empêcher. Je tiens le kleenex de la dame serré fort dans ma main. Ma mère se lève, elle dit on va y aller. On y va. On passe devant la dame, qui ne me quitte pas des yeux. Je me retourne vers elle une dernière fois. La dame me fait un signe de la main. Et moi je comprends ce que ça veut dire, un signe comme ça, alors que la nuit tombe sur un parc vide. Ça veut dire il va falloir être forte, il va falloir beaucoup de courage, il va falloir grandir avec ça. Ou plutôt sans.

Je marche à côté de mon vélo. Dans un bruit sec, le portillon se referme derrière moi.