No et moi
Chapitre 14
Pendant les vacances de Noël nous restons à Paris. Ma mère n’aime plus les voyages, la campagne, la montagne, c’est au-dessus de ses forces, elle a besoin de rester là, en terrain connu. Le soir il me semble que je peux nous voir, de l’extérieur, au travers des baies vitrées, le sapin clignote dans le fond du salon, ce sont les mêmes boules et les mêmes guirlandes que l’on ressort depuis des siècles, personne ne s’y intéresse, n’y prête attention, pas même mon père qui pourtant s’y connaît en illusion familiale, nous serions sans doute tous d’accord pour conclure que cela n’a pas de sens, mais personne ne le dit, alors chaque année le carton est ouvert, le sapin décoré, le menu prévu à l’avance. En général mes grands-parents viennent de Dordogne, ils dorment chez nous le soir du réveillon, la seule chose que j’aime c’est qu’on dîne très tard car ils vont à la messe de minuit (ma grand-mère refuse de dîner avant, sinon elle s’endort à cause de la digestion). Le lendemain, ma tante, mon oncle et mes cousins nous rejoignent pour le déjeuner. La trêve de Noël ça veut dire qu’il faut faire semblant d’être content, d’être heureux, de bien s’entendre avec tout le monde. À Noël par exemple on invite ma tante (qui est la sœur de mon père) qui fait toujours des réflexions sur ma mère devant elle, comme si elle n’était pas là, comme si elle faisait partie du décor, Anouk devrait se secouer un peu, il y a quand même un moment où il faut se reprendre en main, tu ne crois pas, Bernard, c’est pas bon pour la petite qui est déjà assez perturbée comme ça, et toi, tu as l’air épuisé, tu ne peux pas être tout le temps au four et au moulin, il va bien falloir qu’elle s’en sorte. Mon père ne répond pas, ma mère fait mine de ne pas avoir entendu, on fait passer le plat, on se ressert de gigot, de dinde ou de je ne sais quoi, on enchaîne sur leurs dernières vacances à l’île Maurice, le buffet était gi-gan-tes-que, les animations for-mi-da-bles, on a rencontré un couple très sympathique, les garçons ont fait de la plongée. Moi je n’aime pas qu’on s’attaque à des gens sans défense, ça me met hors de moi, encore plus quand il s’agit de ma mère, alors un jour je lui ai dit : et toi, Sylvie, comment tu serais si tu avais tenu ton enfant mort dans tes bras ? Ça a jeté un froid polaire d’un seul coup, j’ai bien cru qu’elle allait s’étouffer avec son huître, il y a eu un long silence, c’était un moment magnifique, à cause du sourire qui s’est dessiné sur les lèvres de ma mère, tout petit, ma grand-mère a passé sa main sur ma joue et puis la conversation a repris.
Noël est un mensonge qui réunit les familles autour d’un arbre mort recouvert de lumières, un mensonge tissé de conversations insipides, enfoui sous des kilos de crème au beurre, un mensonge auquel personne ne croit.
Ils sont tous repartis. Je porte autour du cou une petite chaîne en or avec un pendentif en forme de cœur que mes parents m’ont offert. Un soir à table je pense à No, à Mouloud, à Lucas, je regarde l’assiette posée devant moi, j’essaie de compter les nouilles, et en même temps le nombre de battements de mes pieds sous la table. J’aime bien me diviser en deux, mener de front deux activités parallèles, par exemple chanter une chanson tout en lisant un mode d’emploi ou une affiche sans m’interrompre. Je me fixe des défis, tant pis s’ils sont absurdes. Quarante-six nouilles et cinquante-quatre battements plus tard, j’arrête de compter. Tout ça ne sert à rien. Tout ça ne sert qu’à oublier une chose : No est seule. No est quelque part et je ne sais pas où. No m’a offert son temps et je n’ai rien donné.