No et moi
Chapitre 37
La nuit quand on ne dort pas les soucis se multiplient, ils enflent, s’amplifient, à mesure que l’heure avance les lendemains s’obscurcissent, le pire rejoint l’évidence, plus rien ne paraît possible, surmontable, plus rien ne paraît tranquille. L’insomnie est la face sombre de l’imagination. Je connais ces heures noires et secrètes. Au matin on se réveille engourdi, les scénarios catastrophes sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se lève, on se lave et on se dit qu’on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la couleur, parfois la nuit révèle la seule vérité : le temps passe et les choses ne seront plus jamais ce qu’elles ont été.
No est rentrée au petit matin, je dormais en surface, j’avais laissé la porte de ma chambre ouverte pour ne pas la manquer. J’ai entendu la clé dans la serrure, le bruit était léger, très doux, il s’est d’abord infiltré dans mon rêve, j’ai vu ma mère dans ma chambre, elle portait la chemise de nuit qu’elle mettait à la maternité quand Thaïs est née, ouverte sur le devant, ses pieds étaient nus et blancs dans l’obscurité, je me suis réveillée en sursaut, j’ai sauté du lit et me suis avancée dans le couloir, ma main glissait le long du mur pour me guider, dans l’entrebâillement de la porte j’ai vu No ôter ses chaussures, elle s’est allongée tout habillée, sans même prendre la peine d’enlever son jean. Je me suis approchée, j’ai entendu qu’elle pleurait, c’était comme un sanglot de rage et d’impuissance, une note à la fois aiguë et rauque, insupportable, une note qui ne pouvait naître que dans le silence, parce qu’elle se croyait seule. Sur la pointe des pieds, j’ai fait marche arrière. Je suis restée debout, derrière ma porte, j’avais froid, je ne pouvais plus bouger, j’ai vu mon père entrer dans la chambre de No, j’ai entendu sa voix pendant une heure, douce et ferme, c’était trop loin pour que je puisse comprendre, et la voix de No, encore plus basse.
Je me suis levée tôt, No dormait encore, elle avait rendez-vous en fin de matinée avec l’assistante sociale, elle l’avait noté depuis des semaines sur l’ardoise magique à côté du frigo. C’était son jour de congé. J’ai retrouvé mon père dans la cuisine, devant son café, j’ai versé le lait dans mon bol, attrapé les céréales, je me suis assise en face de lui, je regardais autour de moi, ce n’était pas le moment de poursuivre mon expérience sur la capacité d’absorption des différentes marques d’éponge ni d’entamer un nouveau test sur la puissance des aimants des portes du placard. C’était le moment de sauver ce qui pouvait l’être. Mon père s’est approché.
— Tu sais quelque chose, Lou ?
— Non.
— Tu l’as entendue rentrer ?
— Oui.
— Les bouteilles, c’est la première fois ?
— Oui.
— Elle a des soucis à son travail ?
— Oui.
— Elle t’en a parlé ?
— Un peu. Pas vraiment.
Il y a des jours où l’on sent bien que les mots peuvent vous emmener sur une mauvaise pente et vous faire dire des trucs qu’il vaut mieux taire.
— Elle continue d’aller à son travail ?
— Je crois.
— Tu sais, Lou, si ça ne se passe pas bien, si No ne respecte pas notre vie à nous, si maman et moi on se dit que ce n’est pas bien pour toi, que ça te met en danger, elle ne pourra pas rester. C’est ce que je lui ai dit.
— …
— Tu comprends ?
— Oui.
Moi je voyais l’heure qui tournait et No qui ne se réveillait pas alors qu’elle avait son rendez-vous avec l’assistante sociale. Je voyais le moment où mon père allait lever les yeux vers la pendule, où il se dirait voilà, c’est bien la preuve que ça ne va plus, que ça dérape, qu’on ne peut plus compter sur elle. Je me suis levée, j’ai dit je vais la réveiller, c’est elle qui me l’a demandé.
J’ai avancé jusqu’au lit, il y avait cette odeur que je n’arrivais pas à définir, une odeur d’alcool ou de médicament, j’ai marché sans le vouloir sur les affaires qui traînaient par terre, quand mes yeux ont commencé à s’habituer à l’obscurité j’ai vu qu’elle s’était enroulée dans le couvre-lit. Je l’ai secouée doucement, et puis plus fort, il a fallu beaucoup de temps pour qu’elle ouvre les yeux. Je l’ai aidée à changer de tee-shirt et à enfiler un pull, j’ai entendu mon père claquer la porte d’entrée. Je suis retournée dans la cuisine pour faire du café. J’avais toute une journée devant moi. J’aurais bien appelé Lucas mais il était parti pour toutes les vacances chez sa grand-mère.
No a fini par se lever, elle avait raté l’heure du rendez-vous. J’ai pris un chiffon pour effacer l’ardoise, j’ai mis la radio à cause du silence. Plus tard elle s’est enfermée pendant deux heures pour prendre un bain, on n’entendait rien, seulement de temps à autre le bruit de l’eau chaude, ma mère a fini par frapper à la porte pour savoir si tout allait bien.
Vers midi je l’ai retrouvée dans sa chambre, j’ai essayé de lui parler, mais elle ne semblait pas m’entendre, j’aurais voulu la secouer de toutes mes forces, au lieu de ça je suis restée en face d’elle, sans rien dire, son regard était vide.
Alors j’ai pensé au regard de maman après la mort de Thaïs, comme il se posait sur les objets et les gens, un regard mort, j’ai pensé à tous les regards morts de la terre, des millions, privés d’éclat, de lumière, des regards égarés qui ne reflètent rien d’autre que la complexité du monde, un monde saturé de sons et d’images, et pourtant si démuni.