No et moi
Chapitre 47
Quand je rentre je jette mes affaires par terre, j’aime bien signifier que je suis énervée, comme ça ma mère est obligée de faire des efforts pour me parler. Ça marche à tous les coups. Elle est habillée, maquillée, si on n’y regarde pas de trop près elle a l’air d’une mère standard qui vient de rentrer de son travail. Elle me suit dans la cuisine, je n’ai même pas dit bonjour, ni bonsoir, j’ouvre le placard, le referme aussitôt, je n’ai pas faim. Elle me suit dans ma chambre, je lui claque la porte au nez. Je l’entends qui crie de l’autre côté, ça m’en bouche un coin, il y a bien trois milliards d’années qu’elle ne m’a pas engueulée. Elle se plaint que je ne range rien, que je laisse tout traîner, les ciseaux, la colle, la ficelle, elle en a marre de mes expériences conceptuelles et de mes tests de résistance, marre, marre, marre, l’appartement est sens dessus dessous, on peut à peine me parler, qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?
C’est donc bien LA question : qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? Une question générale, une question que tout le monde se pose sans pouvoir y répondre. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? Je n’ouvre pas la porte, je reste de l’autre côté, je ne réponds pas.
Il y a par exemple que moi aussi j’en ai marre, marre, marre d’être toute seule, marre qu’elle me parle comme si j’étais la fille de la gardienne, marre des mots et des expériences, marre de tout. Il y a que je voudrais qu’elle me regarde comme les autres mères regardent leurs enfants, il y a que je voudrais qu’elle reste le soir près de mon lit pour discuter avant d’éteindre la lumière, sans avoir l’impression qu’elle suit le marquage au sol et qu’elle a appris le dialogue par cœur.
— Lou, ouvre cette porte !
Je ne dis rien, je me mouche à toute force, histoire qu’elle culpabilise un peu.
— Lou, pourquoi tu ne veux pas me parler ?
Je ne veux pas lui parler parce qu’elle n’écoute pas, parce qu’elle a toujours l’air de penser à autre chose, d’être perdue dans son monde ou d’avoir avalé un Lexomil de travers. Je ne veux pas lui parler parce qu’elle ne sait plus qui je suis, parce qu’elle semble toujours se demander ce qui nous relie, elle et moi, quel est le rapport.
J’entends la clé dans la serrure, mon père rentre de son travail, il nous appelle. Ses pas s’approchent, il discute avec ma mère, à voix basse, je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils disent, elle s’éloigne.
— Hé, Schtroumpf Rebelle, tu m’ouvres ?
Je fais tourner le verrou. Mon père me prend dans ses bras.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je regarde mon kleenex froissé dans ma main, je suis vraiment triste.
— Alors ?
— Maman, elle m’aime pas.
— Pourquoi tu dis ça, tu sais bien que ce n’est pas vrai.
— Si c’est vrai, et c’est toi qui sais bien. Depuis que Thaïs est morte maman m’aime plus.
Alors mon père devient très pâle, c’est comme si quelque chose s’était abattu sur lui, et je regrette d’avoir dit ça, même si je le pense, parce que mon père ça fait des années qu’il déploie des trésors d’énergie pour cacher la vérité.
Il lui faut plusieurs minutes avant de répondre, et je sens combien c’est difficile de trouver les bons mots, ceux qui peuvent faire illusion, ceux qui rassurent.
— Lou, tu te trompes. Maman t’aime, elle t’aime de tout son cœur, elle ne sait plus très bien comment faire, pour le montrer, c’est un peu comme si elle avait perdu l’habitude, comme si elle se réveillait d’un long sommeil, mais dans ses rêves elle pensait à toi, beaucoup, et c’est pour toi qu’elle s’est réveillée. Tu sais, Lou, Maman a été très malade… Elle va mieux, beaucoup mieux, mais il faut lui laisser le temps.
J’ai dit d’accord pour montrer que j’avais bien compris. J’ai même souri. Mais au même moment j’ai pensé aux vendeurs devant les Galeries Lafayette, perchés sur leurs petits stands, ceux qui font des démonstrations avec des machines incroyables qui découpent les trucs en cubes, en tranches, en rondelles, en lamelles, en roses des vents, qui râpent, pressent, broient, mixent, bref qui font absolument tout et qui durent toute la vie.
N’empêche que moi je ne suis pas tombée du dernier RER.