No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 35 sur 56

Pages du PDF

No et moi

Chapitre 34

Le mari de ma tante Sylvie a rencontré une nouvelle femme, il veut divorcer. Mon père a décidé qu’on allait partir chez elle trois ou quatre jours pendant les vacances de février. Elle a besoin de soutien. Pour une fois ma mère est d’accord. Même s’il y a des lustres que nous n’avons pas quitté Paris, ça m’embête un peu. Surtout que No ne pourra pas venir avec nous, à cause de son travail. J’ai bien essayé d’émettre l’hypothèse que je pourrais rester avec elle, à cause de tout ce que j’ai à faire pour le lycée, j’ai même prétexté que j’avais en cours quelques expériences personnelles qui ne pouvaient supporter mon absence, mais ils n’ont rien voulu savoir. Le soir j’ai entendu que mon père et ma mère discutaient pour décider si c’était possible de laisser No toute seule à la maison, ils parlaient à voix basse alors je n’ai pas pu tout comprendre, juste quelques bribes dont j’ai déduit que ma mère était plutôt pour et mon père pas très rassuré.

Nous sommes dans sa chambre, les fringues traînent par terre, le lit est défait. No fume à la fenêtre, appuyée sur un coude.

— On va partir quelques jours, la semaine prochaine, en Dordogne chez ma tante, la sœur de mon père. Elle est super triste parce que son mari l’a laissée tomber, avec mes cousins et tout, c’est pas facile…

— Combien de temps ?

— Pas très longtemps, quelques jours. Tu vas pouvoir rester ici, t’inquiète pas.

— Toute seule ?

— Ben oui… Mais bon, pas longtemps.

Elle reste silencieuse pendant plusieurs secondes, elle se mord la lèvre, j’ai déjà remarqué ça, elle est capable de se mordre la lèvre jusqu’au sang quand elle est contrariée.

— Et toi, tu peux pas rester ? Faut que t’y ailles aussi ?

Des trucs comme ça, ça me fend le cœur en deux. Elle jette son mégot par la fenêtre, s’allonge sur son lit, les bras derrière la tête, elle ne me regarde pas. Je reste avec elle, j’essaie de faire diversion, mais c’est là, au-dessus de nous, ça flotte et ça s’épaissit, j’ai le sentiment horrible de l’abandonner.