No et moi
Chapitre 21
J’ai attendu No, je l’ai cherchée des yeux à la sortie du lycée, tous les soirs, retardant le moment où je prendrais le métro pour rentrer, j’ai guetté sa silhouette en déséquilibre, son pas traînant. Je n’ai pas perdu confiance.
Ce soir elle est là. Elle avait promis. Le froid de janvier transperce la peau. Elle a quitté le centre d’hébergement d’urgence où elle était, là-bas on lui a donné d’autres adresses, on l’a recommandée, mais il faut attendre qu’une place se libère. Elle est retournée voir son copain de la rue de Charenton, il l’a prise avec lui quelques nuits, mais d’autres se sont installés à côté d’eux, avec leurs tentes, parce que le coin est bien abrité, et puis ils ont commencé à faire des histoires, à écouter la radio à n’importe quelle heure et à vouloir la baiser. Elle m’explique tout ça d’une seule traite, sur le trottoir, elle dit baiser comme elle parlerait à un adulte et je suis fière qu’elle ne me traite pas comme une gamine parce que je sais bien ce que ça signifie, et la différence qu’il y a avec d’autres mots pour dire la même chose, et que les mots ont leur importance et les nuances aussi.
Je ne peux pas la ramener chez moi dans cet état-là. Il faut qu’elle se lave et qu’elle trouve des habits. À cette heure de la journée ma mère est à la maison et No doit être un minimum présentable. Je suis sûre de ça, même si mes parents ont dit oui, une première impression peut tout gâcher. Alors tout va très vite, malgré tout ce qui me tient à distance quand il faut agir, se lancer, parce que souvent les images et les mots envahissent ma tête et me paralysent, mais cette fois il faut que tout aille dans le même sens, sans se bousculer, sans s’éparpiller, il faut mettre un pied devant l’autre sans se poser la question de savoir s’il vaut mieux commencer par le droit ou le gauche. (Un jour Madame Cortanze, la psychologue, a dit à mon père que les enfants intellectuellement précoces ont une grande capacité à conceptualiser, à appréhender le monde, mais qu’ils peuvent être démunis face à des situations relativement simples. Cela m’est apparu comme une grave maladie, un handicap majeur que je ne pourrais jamais surmonter.)
Je demande à No de m’attendre, de ne pas bouger, c’est la première fois je crois que je lui parle sur ce ton, sans appel. Elle n’a plus la force. Plus la force de protester, plus la force de dire non. Je traverse de nouveau la rue, j’attrape Lucas par le bras, en temps normal je ne pourrais jamais faire un geste pareil, mais parfois les circonstances obligent, il y a quelques jours il m’a dit qu’il vivait presque seul dans un appartement de cinq pièces. Son père est parti vivre au Brésil, il envoie de l’argent. Sa mère dort rarement chez lui, elle lui laisse des mots sur des Post-It jaunes, collés sur la porte d’entrée, ne répond pas aux convocations des professeurs, une ou deux fois par mois elle signe un chèque, quand le frigidaire est vide. La femme de ménage vient chaque semaine et s’inquiète de savoir s’il mange bien.
En quelques mots je lui explique la situation, il faut faire vite et tant pis si je bafouille, tant pis si j’ai des plaques rouges sur le cou, il n’y a pas de temps à perdre. Alors je comprends pourquoi je l’ai choisi lui, lui et lui seul. Il jette un œil à No et il dit : suivez-moi les filles.
Elle m’emboîte le pas sans se faire prier. En arrivant chez Lucas elle vomit dans les toilettes, elle dit qu’elle a pris des médicaments, je n’ose pas demander lesquels. Il sort d’un placard une grande serviette, impeccablement pliée et repassée, comme on en voit dans les publicités pour les adoucissants avec un nounours débile qui raconte sa vie, elle n’a pas dû en voir d’aussi épaisse depuis longtemps, elle ne proteste pas quand je la pousse dans le couloir, je fais couler un bain, tout va toujours aussi vite dans ma tête, tout s’enchaîne parfaitement, les décisions sont suivies d’actions, j’appelle ma mère pour la prévenir que j’arrive avec No dans une heure, je raccroche avant d’entendre sa réponse, au cas où elle aurait changé d’avis, je demande à Lucas s’il peut trouver dans les affaires de la sienne quelque chose qui irait à No. Il allume une cigarette, prend un air de gangster et fait un geste qui veut dire : je m’en occupe. Le bain est prêt. J’aide No à se déshabiller, je respire par la bouche pour ne pas sentir l’odeur, je la regarde entrer dans l’eau chaude, elle a un corps de garçon, les hanches étroites, les bras maigres, des seins minuscules, ses cheveux flottent comme des algues brunes, on devine ses côtes, dans le dos et sous la poitrine, avec la chaleur du bain ses joues se colorent, sa peau est si fine qu’on voit ses veines. Je reste avec elle parce que j’ai peur qu’elle coule. Je prends un gant pour lui laver les épaules, le cou, les jambes, les pieds, avec beaucoup de savon, je lui demande de se lever, de se rasseoir, de me donner un pied, puis l’autre, elle obéit sans rien dire. Je lui tends le gant pour ce qu’il reste à faire et je me retourne, j’entends qu’elle se lève une nouvelle fois et puis qu’elle replonge dans l’eau. Je lui donne la grande serviette, elle s’appuie sur moi pour sortir. À la surface, mêlées aux résidus de savon, flottent mille particules de crasse.
Lucas a préparé des vêtements sur son lit, il s’est éclipsé et regarde la télé. J’aide No à s’habiller, je retourne dans la salle de bains pour nettoyer la baignoire avec du Monsieur Propre fraîcheur des pins, on a le même à la maison, ça brille de mille feux, presque autant que sur l’étiquette. Le jean et le pull lui vont parfaitement, je me demande comment une femme aussi menue peut avoir mis au monde un grand machin comme lui, il nous propose de boire quelque chose, il n’ose pas regarder No. Je le remercie pour son aide. Il est temps de repartir. Je ne sais pas ce qu’elle a avalé, elle est là sans y être, elle ne proteste pas non plus quand je lui explique que nous allons chez moi, que mes parents sont d’accord et nous attendent. Elle me regarde pendant quelques secondes, comme s’il fallait tout ce temps pour que l’information parvienne à son cerveau, et puis elle me suit. Tandis que nous attendons l’ascenseur elle se retourne vers Lucas pour le remercier, il dit revenez quand vous voulez. Dans la rue je tire la valise de No, les roulettes ne fonctionnent plus, ça fait un bruit pas possible et je m’en fous.
Nous marchons jusqu’à mon immeuble, dans le hall je la regarde une dernière fois, le rose à ses joues a disparu, ses cheveux sont encore mouillés.
Je sonne à la porte avant d’ouvrir. Je sais que je peux la perdre.