No et moi
Chapitre 15
Le lendemain j’ai pris le métro jusqu’à la Porte de Bagnolet, sans hésiter je me suis engouffrée dans le centre commercial. J’ai hésité à attraper un Caddie, histoire de me fondre dans le décor, il était dix heures, l’hypermarché était déjà plein. Au rayon charcuterie, une dizaine de personnes attendaient, deux vendeuses se partageaient le service. J’ai pris ma place dans la queue et j’ai commencé à les observer. Elles portaient toutes les deux un tablier blanc et une sorte de coiffe en tissu, l’une était blonde avec des cheveux raides, l’autre brune et frisée. Je me suis remise entre les mains du hasard : quand viendrait mon tour, ce serait forcément Geneviève, l’amie de No, qui s’adresserait à moi.
Parfois le hasard obéit à la nécessité. C’est l’une de mes théories (dite théorie de l’absolument indispensable). Il suffit de fermer les yeux, visualiser la situation souhaitée, se concentrer sur l’image, ne rien laisser interférer, ne pas se laisser distraire. Alors quelque chose se produit, pile comme on l’a voulu. (Bien sûr cela ne marche pas à tous les coups. Comme toute théorie digne de ce nom, la théorie de l’absolument indispensable souffre des exceptions.)
La brune m’a demandé ce que je désirais. J’ai sursauté.
— Je cherche quelqu’un que vous connaissez peut-être. Elle s’appelle No.
— Nolwenn ?
— Oui.
— Qu’est-ce que tu lui veux ?
Je m’étais tellement concentrée que j’en avais oublié ce qu’il fallait dire.
— J’aimerais bien la retrouver.
— Écoute, là, je travaille, j’peux pas te parler.
— Elle vient toujours chez vous ?
— Non. Je lui ai demandé de partir et de plus revenir. Je pouvais pas la garder. Elle vidait mon frigo, elle foutait rien de ses journées, elle cherchait pas de boulot.
— Vous savez où elle est ?
— Aux dernières nouvelles elle était dans un foyer. Mais ces trucs-là, ça dure jamais très longtemps. Je ne sais plus lequel.
Derrière moi une dame engoncée dans un manteau vert, appuyée sur un caddie rempli à ras bord, commençait à s’impatienter.
J’ai dit merci et j’ai tourné les talons.
J’ai repris le métro, je suis descendue à Bastille, j’ai marché jusqu’à la rue de Charenton. En face du vingt-neuf, le long de l’Opéra, telle que No me l’avait décrite, une tente Igloo était posée à même le trottoir. Derrière, coincés contre le mur, s’accumulaient cartons, cabas et couvertures. La tente était fermée. J’ai appelé. J’ai attendu quelques minutes, hésitante, et puis j’ai commencé à faire glisser la fermeture éclair. J’ai passé ma tête à l’intérieur, il y avait une odeur épouvantable, je me suis mise à quatre pattes, j’ai avancé un peu, à la recherche d’un indice (quand j’étais petite, avec mes cousins on jouait aux détectives, j’étais la meilleure), j’ai jeté un coup d’œil circulaire, des sacs en plastique étaient entassés vers le fond, quelques canettes vides jonchaient le sol.
— Hé ! Ho !
D’un bond j’ai voulu me relever, j’ai marché sur mon lacet, je me suis étalée de tout mon long, à plat ventre, l’homme grondait derrière moi, il m’a attrapée par le col, dans un même mouvement m’a sortie de la tente et m’a remise debout. Si j’avais été équipée d’une fonction volatilisation instantanée, ça m’aurait bien arrangée. Il était tout rouge, il sentait le vin. J’étais morte de peur.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Mon cœur battait à grande vitesse, il m’a fallu à peu près deux minutes pour proférer un son.
— On t’a jamais dit qu’il fallait pas rentrer chez les gens ?
— Excusez-moi, je… Je cherche No. Elle m’a dit qu’elle vous connaissait.
— Je m’en souviens pas.
— Euh… elle est brune, avec les yeux bleus, pas très grande, les cheveux comme moi, un peu moins longs. Elle a dormi une ou deux fois avec vous, enfin, je veux dire, dans votre tente.
— Mouais… ça me dit vaguement quelque chose.
— Vous savez où je pourrais la trouver ?
— Écoute, moi j’veux pas d’emmerdes. Et puis là j’ai des trucs à faire, faut que je range.
— Depuis combien de temps vous ne l’avez pas vue ?
— Je t’ai dit que j’avais pas le temps.
— Vous n’auriez pas une toute petite idée. S’il vous plaît.
— Dis donc, tu sais ce que tu veux, toi… Mais moi je dépanne les gens, comme ça, une nuit ou deux, après j’oublie.
Il m’a regardée longuement, mon manteau, mes bottines, mes cheveux, il s’est gratté la tête, avec l’air de quelqu’un qui hésite.
— T’as quel âge ?
— Treize ans. Bientôt quatorze.
— T’es de sa famille ?
— Non.
— Des fois elle mange à la soupe populaire de la rue Clément. C’est moi qui lui ai refilé le plan. Je la vois là-bas, de temps en temps. Bon, allez, dégage, maintenant.
De retour chez moi j’ai fait des recherches sur le site de la Mairie de Paris, j’ai trouvé l’adresse exacte, les horaires et le numéro de téléphone. Les repas sont servis entre 11 h 45 et 12 h 30, les tickets distribués à partir de 10 h. Plusieurs jours de suite je me suis postée sur le trottoir d’en face, pendant plus d’une heure j’ai regardé les gens entrer et sortir, je ne l’ai pas vue.