No et moi
Chapitre 22
Mon père et ma mère sont sortis de la cuisine pour nous accueillir, j’ai fait les présentations, j’avais les doigts de pied tout contractés à l’intérieur de mes chaussures. Mon père a eu une hésitation, il a failli lui serrer la main, puis il s’est approché pour lui faire la bise, No a eu un mouvement de recul, elle essayait de sourire mais on voyait bien que c’était compliqué.
Nous avons dîné tous les quatre, ma mère avait préparé un gratin de courgettes, pour la première fois depuis longtemps elle n’était pas en robe de chambre, elle avait mis son pull à rayures de toutes les couleurs et son pantalon noir. Ils n’ont pas posé de questions. Ils se sont comportés comme si tout cela était la chose la plus naturelle du monde, ma mère est restée avec nous jusqu’à la fin du repas. Pour la première fois depuis longtemps il m’a semblé qu’elle était vraiment là, que sa présence n’était pas une simple figuration, elle était là tout entière. Nous avons parlé de tout et de rien, mon père a évoqué son prochain voyage en Chine pour son travail et raconté une émission qu’il avait vue à la télévision sur le développement de Shanghai. No n’en avait probablement rien à faire, ni de Shanghai, ni du chien de la gardienne qui passe son temps à déterrer des os imaginaires sur le terre-plein de la cour, ni du relevé des compteurs EDF, mais cela n’avait aucune importance. L’important c’était qu’elle se sente à l’aise, qu’elle n’ait pas le sentiment d’être observée. Et pour une fois il m’a semblé que cela fonctionnait, comme dans les repas de famille qu’on voit dans les publicités pour les plats cuisinés, où les dialogues s’enchaînent sans fausse note, sans temps mort, il y a toujours quelqu’un pour ajouter quelque chose au bon moment, personne n’a l’air fatigué ni accablé de souci, il n’y a pas de silence.
No doit peser quarante kilos, elle a dix-huit ans et en paraît à peine quinze, ses mains tremblent quand elle porte son verre à sa bouche, ses ongles sont rongés jusqu’au sang, ses cheveux lui tombent dans les yeux, ses gestes sont maladroits. Elle fait des efforts pour tenir debout. Pour tenir assise. Pour tenir tout court. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas dîné dans un appartement, sans se presser, sans devoir laisser la place aux suivants, depuis combien de temps n’a-t-elle pas posé sur ses genoux une serviette en tissu et mangé des légumes frais ? Voilà tout ce qui compte. Et le reste peut attendre.
Après le dîner, mon père a déplié le canapé du bureau. Il est allé chercher des draps et une grosse couverture dans le placard de l’entrée. Il est repassé une dernière fois devant nous, s’est adressé à No pour lui dire que son lit était prêt.
Elle a dit merci, elle regardait par terre.
Moi je sais que parfois il vaut mieux rester comme ça, à l’intérieur de soi, refermé. Car il suffit d’un regard pour vaciller, il suffit que quelqu’un tende sa main pour qu’on sente soudain combien on est fragile, vulnérable, et que tout s’écroule, comme une pyramide d’allumettes.
Il n’y a pas eu d’interrogatoire, pas de méfiance, pas de doute, pas de marche arrière. Je suis fière de mes parents. Ils n’ont pas eu peur. Ils ont fait ce qu’il y avait à faire.
No est couchée, je referme la porte du bureau, je lui éteins la lumière, c’est une nouvelle vie qui commence pour elle, j’en suis sûre, une vie avec abri, et moi je serai toujours là, à côté d’elle, je ne veux plus jamais qu’elle se sente toute seule, je veux qu’elle se sente avec moi.