No et moi
Chapitre 32
L’autre jour on a fait des photos, No et moi. Lucas avait retrouvé un appareil dans le placard de son père, un vieux truc avec une pellicule dedans qu’il faut faire développer. Dans la même boîte il y avait deux ou trois rouleaux périmés, on a décidé d’essayer. On est sorties pendant qu’il était à son cours de guitare, on s’est prises toutes les deux, avec le retardateur, on a inventé des coiffures de sorcières (Lucas m’avait prêté un gel pour faire tenir les cheveux en l’air). Quelques jours plus tard on est allées les chercher ensemble, on s’est assises sur un banc pas loin de la boutique pour les regarder. Les couleurs étaient un peu passées, comme si les photos étaient restées accrochées au mur. Elle a voulu les déchirer. Elle se trouvait horrible sur toutes, elle m’a dit regarde comme j’étais plus jolie avant, quand j’étais petite. Elle a sorti de son sac une photo d’elle enfant, c’est la seule qu’elle possède, elle ne me l’avait jamais montrée. Je l’ai regardée longtemps.
Elle doit avoir cinq ou six ans, sa frange est bien coiffée, deux tresses brunes entourent son visage, elle sourit, et pourtant il y a dans l’image quelque chose qui fait de la peine, elle fixe l’objectif, on ne distingue pas bien ce qu’il y a autour d’elle, une bibliothèque ou une salle de classe, mais ça ne compte pas, elle est toute seule, ça se voit sur la photo, c’est là, dans la manière dont elle se tient, ses mains posées sur sa robe, et ce vide autour d’elle. C’est une petite fille seule au monde, une petite fille abandonnée. Elle a repris la photo, elle était toute fière, elle a répété tu vois comme j’étais jolie quand j’étais petite ? Je ne sais pas pourquoi à ce moment-là j’ai pensé à un reportage que j’avais vu à la télévision il y a quelques mois, sur les enfants qui sont dans des orphelinats, j’avais tellement pleuré que mon père m’avait envoyée me coucher avant la fin.
— En fait, t’en as rien à foutre…
Depuis quelques jours, elle est de mauvaise humeur, elle s’enferme dans sa chambre et elle s’énerve pour un oui ou pour un non quand nous sommes toutes les deux. Ça me fait de la peine mais je me souviens qu’un jour mon père m’a dit que c’est avec les gens qu’on aime le plus, en qui on a le plus confiance, qu’on peut se permettre d’être désagréable (parce qu’on sait que cela ne les empêchera pas de nous aimer). J’ai découvert que No piquait des médicaments à ma mère, des Xanax et des trucs comme ça, je l’ai surprise dans la salle de bains en train de refermer la boîte. Elle m’a fait promettre de ne rien dire, comme si j’étais du genre à cafter et tout. Elle a besoin de ça pour se calmer, mais moi je sais qu’on ne peut pas prendre n’importe quoi sans ordonnance, c’est marqué dans mon encyclopédie de la santé, elle m’a promis qu’elle retournerait voir le médecin quand elle aura obtenu sa CMU. Je vois bien qu’à son travail les choses se compliquent. Elle rentre de plus en plus tard, de plus en plus fatiguée, certains soirs elle refuse de venir dîner, prétextant qu’elle n’a pas faim, la nuit elle va et vient, laisse couler l’eau, ouvre la fenêtre, la referme, plusieurs fois je l’ai entendue vomir dans les toilettes malgré la porte close. Mes parents ne s’en rendent pas compte, parce que ma mère prend des médicaments pour dormir et mon père a le sommeil très lourd (il paraît que quand il était petit on pouvait passer l’aspirateur à côté de lui sans qu’il se réveille). Quand il est rentré de Chine il nous a offert à chacune un petit porte-bonheur qu’on peut accrocher grâce à une ficelle rouge, j’ai pendu le mien au-dessus de mon lit, car je sais que c’est la nuit que les choses se perdent. No l’a noué à la boutonnière de son blouson. Elle a touché sa première paye, la moitié en chèque, la moitié en liquide. Son patron n’a pas compté les heures supplémentaires. Il lui a dit que, si elle n’était pas contente, elle pouvait aller voir ailleurs. Le jour même elle a craché dans son café, elle l’a mélangé avec précaution pour bien dissoudre la salive, avant de le lui apporter, elle a recommencé les jours suivants. Son patron il est gros et sale, il serait prêt à tuer père et mère pour économiser un euro, il arnaque les clients et passe son temps au téléphone pour négocier des affaires louches. Voilà ce qu’elle dit. Il lui reproche de ne pas travailler assez vite, de passer trop de temps dans chaque chambre, alors qu’il y a le linge à faire, les couloirs et le hall à nettoyer. En contrepartie de sa lenteur il estime qu’elle peut bien faire quelques extra. Le garçon du bar a été renvoyé, et comme il n’a pas été remplacé, No doit servir les clients tous les soirs en attendant l’autre barman qui arrive à dix-neuf heures. Elle ne veut pas en parler à mes parents. Elle dit que ce n’est pas grave mais moi je suis sûre que son patron il n’est pas tellement en règle avec le droit du travail et tous ces trucs-là.
Lucas m’a offert un cahier avec une couverture rigide, comme un livre blanc, et puis un feutre avec une pointe spéciale pour tracer les pleins et les déliés. Il m’a emmenée avec lui acheter des vieux CD et choisir une nouvelle veste. Il m’a dit qu’il m’inviterait dans un restaurant près de chez lui, dont il connaît le patron, et qu’un jour on partirait en vacances tous les deux avec un camping gaz, des boîtes de ravioli, une tente Igloo et tout. Et puis l’autre jour j’ai bien cru qu’il allait casser la gueule à Gauthier de Richemont parce qu’il m’avait bousculée dans la cour sans s’excuser.
Sa mère appelle de temps en temps pour savoir si tout va bien, il aimerait que je la rencontre, une fois je l’ai entendu lui demander si elle pensait revenir pour le week-end, après j’ai bien vu qu’il faisait la tête mais je n’ai pas posé de question. Mes parents sont contents que j’aie un ami dans la classe, j’ai évité les précisions sur son âge et sa situation scolaire. Quand je vais chez lui je lui donne des nouvelles de No, je lui raconte les histoires avec son patron, on imagine des complots, des vengeances, des représailles, chaque fois le scénario est différent mais l’issue est la même, on va crever les pneus de sa voiture, l’attendre au coin de la rue avec des cagoules noires comme dans les films, on lui fait tellement peur qu’il nous donne tout l’argent de la caisse et abandonne son hôtel sans jamais réapparaître. Alors au bout d’un an et un jour No devient propriétaire, elle fait repeindre les murs et ravaler la façade, elle conquiert une clientèle raffinée et internationale, il faut réserver des mois à l’avance pour avoir une chambre, elle gagne beaucoup d’argent et organise des soirées dansantes, un jour elle rencontre un chanteur de rock anglais, ils tombent fous amoureux l’un de l’autre, alors elle ouvre une succursale au cœur de Londres et voyage entre les deux capitales. Ou bien c’est Loïc qui revient, il décide de quitter l’Irlande pour vivre avec elle.
Ce que j’aime chez Lucas c’est qu’il est capable d’imaginer les histoires les plus invraisemblables et d’en parler pendant des heures, avec plein de détails, comme si cela suffisait pour qu’elles adviennent, ou seulement pour le plaisir des mots quand ils sont dits exactement comme si c’était vrai. Lucas même s’il n’aime pas les cours de français il est comme moi, il connaît le pouvoir des mots.
L’autre jour, alors qu’il rendait les copies, Monsieur Marin a déclaré devant toute la classe que j’étais une utopiste. J’ai fait mine de prendre ça pour un compliment. J’ai vérifié dans le dictionnaire. Après, j’en étais moins sûre. Monsieur Marin, quand il fait les cent pas dans la classe, mains dans le dos, sourcils froncés, on voit bien qu’il a dans la tête toute la vraie réalité de la vie, en formule concentrée. La vraie réalité de l’économie, des marchés financiers, des problèmes sociaux, de l’exclusion et tout. C’est pourquoi il se tient un peu voûté.
Moi, je suis peut-être utopiste, n’empêche que je mets des chaussettes de la même couleur, ce qui n’est pas toujours son cas. Et pour exhiber une chaussette rouge et une chaussette verte devant trente élèves, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il faut avoir un petit coin de sa tête accroché dans les étoiles.