No et moi
Chapitre 41
No a sonné à la porte, Lucas était tout seul, il regardait la télé. Elle tenait sa valise d’une main, un ou deux sacs de l’autre, son blouson était ouvert, elle ne portait rien sous son pull, on voyait la blancheur de sa peau, les veines de son cou, il a attrapé ses affaires et l’a laissée entrer. Elle s’est appuyée sur le guéridon pour avancer, elle tenait à peine debout, il l’a emmenée jusqu’à la chambre de sa mère, lui a enlevé son jean et ses chaussures, il a rabattu la couette et a éteint la lumière. Il m’a téléphoné avec une voix de gangster, j’ai tout de suite compris.
Sa mère était venue quelques jours plus tôt, elle avait rempli le réfrigérateur, récupéré quelques vêtements, elle avait laissé un nouveau chèque et elle était repartie. Ça nous laissait du temps.
J’y suis allée le lendemain. No s’est levée quand elle a entendu ma voix, elle est venue vers moi, elle m’a prise dans ses bras, nous n’avons rien dit, pas un mot, nous sommes restées comme ça, j’ignore laquelle de nous deux soutenait l’autre, laquelle était la plus fragile. No a défait sa valise dans la chambre, elle a étalé les affaires à même le sol : des fringues récupérées au vestiaire des associations ou données par Geneviève, une trousse de maquillage, un livre d’enfant offert par sa grand-mère, sa mini-jupe rouge. Sur la table de nuit elle a posé le gros cendrier du salon, elle a retourné les cadres photos, elle a fermé les rideaux de la chambre et ne les a plus jamais rouverts.
À plusieurs reprises mes parents m’ont demandé si j’avais de ses nouvelles, j’ai pris mon air triste et j’ai répondu non.
Nous allons nous occuper d’elle. Nous ne dirons rien à personne. Nous garderons ce secret pour nous tout seuls, parce que nous en avons la force.