No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 55 sur 56

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No et moi

Chapitre 54

Monsieur Marin vient de terminer son cours, nous avons pris des notes sans rater un mot, même si c’est le dernier jour. Il s’est arrêté un quart d’heure avant la sonnerie pour que nous ayons le temps de ranger la classe. Nous détachons les affiches accrochées au mur, roulons les cartes et les graphiques avec précaution, la salle va être repeinte pendant les vacances. L’an prochain Lucas ira vivre avec sa mère à Neuilly, ils vendront l’appartement. L’an prochain j’irai à la boum d’anniversaire de Léa Germain, elle m’a fait promettre devant témoins. L’an prochain Monsieur Marin ne sera plus là, il va prendre sa retraite. Il a l’air un peu triste même s’il se plaint que le niveau baisse chaque année, c’est de pire en pire, il préfère s’arrêter avant de faire cours à des moutons.

Par la fenêtre je regarde le ciel clair. Sommes-nous de si petites choses, si infiniment petites, que nous ne pouvons rien ?

Nous sortons de la salle, les élèves le saluent avec chaleur, au revoir Monsieur Marin, bonne continuation, bonnes vacances, reposez-vous bien. Au moment où je passe la porte, il m’interpelle.

— Mademoiselle Bertignac ?

— Oui ?

— Je voudrais vous donner quelque chose.

Je m’approche de son bureau. Il me tend un vieux livre, recouvert de papier kraft. Je le prends, l’ouvre à la première page, je n’ai pas le temps de lire le titre, seulement son nom, écrit à l’encre bleue : Pierre Marin 1954.

— C’est un livre qui a été très important pour moi, quand j’étais jeune homme.

Le papier est jaune, le livre semble avoir traversé quatre ou cinq siècles. Je le remercie, je suis seule dans la classe avec lui, très intimidée, je ne sais pas du tout ce qu’il faut dire, dans ces cas-là, je suis sûre que c’est un très beau cadeau, je remercie encore. Je me dirige vers la porte, il m’appelle de nouveau.

— Mademoiselle Bertignac ?

— Oui ?

— Ne renoncez pas.