Pardon (French Edition)
Chapitre 1
Camille
M e laissant tomber sur mon lit, j’appuie sur le bouton pour démarrer l’appel en visioconférence avec Samuel. Le visage de mon frère apparaît en gros plan sur l’écran avant qu’il n’éloigne le téléphone.
— Alors, sœurette, quoi de neuf ?
— Rien de spécial, et toi ? Il me semblait que tu avais un shooting important, le week-end dernier ?
Je l’écoute avec attention, alors qu’il me raconte les détails du mariage auquel il a dû participer pour photographier tous les invités. Des gens importants, de ceux qui paient très bien. Un an qu’il a emménagé aux States avec Léna et il commence déjà à se faire un petit nom là-bas. Je suis si heureuse qu’il ait pris la décision de la suivre. J’ai bien cru qu’il allait lui permettre de s’échapper, cet idiot.
— Mais, assez parlé de moi, enchaîne-t-il. Et toi le travail, ça va ?
— Un boulot dans un entrepôt, quoi… Fallait pas s’attendre à ce que ce soit l’éclate.
— Tu t’es renseignée pour des formations ?
— Ouais, j’ai envoyé des CV et des lettres de motivation, on verra bien.
Il acquiesce, songeur. J’ai bien conscience que mes amis et ma famille sont inquiets pour moi, mais il n’y a pas de raison de l’être. Je suis une grande fille, je peux très bien me débrouiller seule. Je n’ai besoin de personne pour avancer, certainement pas d’un homme.
Léna apparaît soudain à l’écran en embrassant Samuel d’un baiser chaste. Samuel lui pointe mon image sur son portable et elle me salue d’un geste de la main :
— Coucou, comment tu vas ?
Je discute quelques minutes avec eux de la pluie et du beau temps avant qu’elle annonce avoir, bientôt, un cours à donner. C’est sur cela que prend fin notre appel bihebdomadaire. J’ai de la chance qu’ils s’arrangent pour me téléphoner si souvent malgré leurs vies bien remplies. Je jette un œil à l’heure et, voyant que j’ai presque une heure devant moi, lance l’appli de rencontre que j’ai installée quelques semaines plus tôt. Un message de mon fameux Gentle-man m’attend. Je m’empresse de l’ouvrir et pouffe de rire.
[Prendre du temps à peaufiner ses candidatures pour un taf, sans
penser que ta petite sœur pouvait passer par là…]
Mon Dieu, le pauvre… La photo en pièce jointe montre des documents officiels, recouverts d’une empreinte de main en chocolat. J’ignore si je pourrais rire à sa place. Je réponds :
[Aïe… Vengeance ?]
[Étourderie, plutôt. Elle n’est pas méchante, elle n’aurait pas fait
exprès.]
[C’est déjà ça ! Courage pour recommencer !]
[Il m’en faudra ! Sinon, ta journée ?]
Si on m’avait dit quelques mois plus tôt que je rencontrerais un gars adorable sur une appli, je lui aurais ri au nez. J’ai toujours pensé que ce genre de sites étaient faits pour les personnes souhaitant des histoires sans prise de tête, sans lendemain. Et j’ai bien failli rester sur mes positions ! Mon fameux Gentle-man est apparu juste à temps pour m’empêcher de supprimer mon compte. Les mecs qui envoient des clichés de leurs engins après à peine trois messages échangés, non merci ! Le seul truc que j’ai à lui reprocher, c’est sa photo de profil. Qui n’est pas lui. Il me l’a très bien dit dès le début qu’il ne souhaitait pas montrer son vrai visage avant de voir comment ça matche entre nous. Je pense que c’est mauvais signe côté physique. Quelqu’un de beau à regarder ne se cacherait pas, si ? Lucie est persuadée qu’il veut juste vérifier qu’on ne le charme pas uniquement pour son faciès. Théorie intéressante.
— Merde, Lucie !
J’avais oublié qu’on devait sortir aujourd’hui. Je coupe court à ma conversation avec Gentle-man, à mon grand regret, pour me préparer. Profitant de mon jour de repos, j’ai proposé à ma meilleure amie de la rejoindre au Starbucks habituel. Maintenant que j’ai quitté Reims pour revenir m’installer près de chez elle, je me sens mieux. Vivre dans une ville qu’on ne connaît pas, sans aucune attache, c’est difficile. Je n’ai pas supporté. Une chose est certaine, je ne regrette pas d’avoir arrêté la psycho. Mon stage m’a fait ouvrir les yeux sur beaucoup de détails que je n’imaginais pas et je ne me crois pas capable d’exercer ce métier, encore moins toute une vie. J’étais trop frustrée de ne pas pouvoir aider tout le monde, de devoir attendre que les personnes soient prêtes.
— Bouge-toi les fesses, Camille ! Tu vas encore être en retard.
J’attrape mon sac à la volée et rejoins en vitesse l’arrêt de bus le plus proche. Quelques minutes suffisent pour que je me retrouve devant le café. Bien sûr, Lucie est déjà là. Toujours à l’heure, comme d’habitude. On ne change pas une équipe qui gagne !
— Let’s go ? demandé-je.
Elle confirme et nous nous faufilons dans la queue pour commander. Je l’interroge :
— Alors, les cours ?
— Un peu chargés, mais ça va. J’espère juste réussir à récolter assez de données pour rédiger mon mémoire.
— Ça avance ?
— Pas autant que je le voudrais… J’ai beau lancer des appels sur les réseaux, on dirait que personne n’est intéressé pour répondre au questionnaire.
Je suis bien contente de ne plus avoir à m’arracher les cheveux pour cette misère. C’est bien sympa de nous demander de faire de la recherche, si personne n’y participe, on ne peut pas sucer les résultats de notre pouce.
— Et toi, le taf ?
OK, ils se sont passé le mot, aujourd’hui. Je ne saurais dire si Samuel et Lucie se sont concertés, pour m’en parler à quelques heures d’intervalle, ou si c’est une pure coïncidence. Lucie sera-t-elle plus insistante que mon frère ?
— Je gère, t’en fais pas.
— Justement, je m’inquiète. On ne va pas dire que c’est le meilleur boulot qui existe.
— Ce serait mentir, confirmé-je avec ironie.
Elle lève les yeux au ciel. Je tente de la détendre comme je peux sur le sujet. Certes, porter des colis pour faire des palettes n’est pas de tout repos, mais je n’ai pas à me plaindre non plus. J’ai la chance d’avoir un travail, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Elle continue :
— Tu rentres courbaturée tous les soirs, avec le nez qui coule parce que tu es au rayon frais… Et niveau respect, c’est pas ça. On te demande ton numéro d’identification. Camille, ton numéro ! On dirait un matricule de prison.
— Je sais, Lu’.
Nous sommes coupées par la serveuse qui prend nos commandes. Comme à son habitude, Lucie opte pour un chocolat viennois et un muffin au caramel. Quant à moi, je me laisse tenter par un americano avec un cheesecake à la framboise. Le meilleur choix de tous les temps. Je tuerais pour avoir ma dose de ces cochonneries. Alors que nous nous installons à une table, Lucie ne lâche pas le morceau.
— Tu sais. Pourtant, tu restes là-bas.
Je grogne en engloutissant une bouchée de mon dessert. Un pur délice. Je cherche mes mots tout en mâchant consciencieusement. Comment lui faire comprendre sans être trop brusque ?
— Bah, faudrait déjà que je trouve autre chose avant de partir. Après tout, les factures ne se paieront pas toutes seules. En plus, un tas de personnes subissent ça, sans rien dire, pourquoi pas moi ?
— Ce n’est pas un concours de fierté, Camille… Il s’agit de ta santé. Tout le monde s’inquiète pour toi… Tu es sûre de ne pas regretter d’avoir lâché tes études ?
— Certaine. Surtout que c’est la filière que j’ai abandonnée, pas les cours en général. Je suis encore en recherche de formations.
Elle porte sa cuillère à ses lèvres pour récupérer un peu de chantilly.
— Toujours aucune réponse de ce côté ?
— Nope, mais je ne perds pas espoir. Je deviendrai aide-soignante, tu verras.
— Ton stage n’aura pas servi à rien, en tout cas. Peut-être que ça t’a dégoûté de la psycho, néanmoins, ça a fait naître une vocation en toi.
Elle a raison. En travaillant dans cet hôpital, je me suis rendu compte que je voulais être au plus près des patients. Les aider dans leur quotidien, leur redonner le sourire avec mes blagues, les soigner. Je pensais pouvoir me satisfaire en étudiant l’esprit humain. J’avais tout faux.
— Quoi qu’il en soit, abrège-t-elle, tu me promets de faire attention à toi, et que, si ça devient trop difficile, tu démissionnes ?
— Juré, craché ! Faut pas t’inquiéter, je gère !
Mais pour combien de temps ?
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