Pardon (French Edition)
Chapitre 23
Camille
P api a réussi à tenir une nouvelle nuit cependant, les médecins sont formels : son état se dégrade. Plus le temps avance, plus son cœur bat de manière irrégulière. Papi refuse « qu’un quelconque engin », comme il dit, ne soit implanté dans sa poitrine. Il affirme avoir déjà assez vécu et qu’il ne deviendra pas esclave de son corps. On savait qu’il en serait ainsi, il en parle depuis des années… Il ne va pas tarder à lâcher pour de bon. Mes parents ont loué un hôtel à deux pâtés de maisons de l’hôpital alors que je suis restée dormir dans la chambre de papi. Je n’ai pas pu me résoudre à le laisser seul malgré la proposition d’Aymeric de prendre ma place. Ce n’est pas son rôle, il n’a même rien à faire ici.
Je m’enfile mon troisième café de la journée quand je reçois un message de Samuel.
[Je suis là dans quelques minutes, fais sortir l’autre salopard.]
L’heure de l’affrontement a sonné, on dirait. Je me lève d’un bond et envoie un sourire à grand-père qui me regarde avec suspicion. Il me questionne :
— Tu m’expliques ce qu’il se trame ?
— Rien, papi. Pourquoi ?
— N’oublie pas que je t’ai presque élevé, jeune fille. Ne me mens pas.
Je soupire. Il est trop fort pour voir ce genre de trucs et je déteste lui cacher des choses alors, je décide d’être honnête :
— Samuel arrive et il veut parler à Aymeric.
Grand-père secoue la tête. Il connaît son petit-fils. Samuel a beau être très calme et d’une patience à toute épreuve, on ne touche pas à sa famille. Il va n’en faire qu’une bouchée. Je crois, tout du moins. Avec son nouveau physique, Aymeric pourrait bien lui donner du fil à retordre.
— J’imagine qu’il n’acceptera pas de, s’interrompt-il pour tousser, venir voir son vieux papi avant de régler ses comptes ?
— Ça m’étonnerait.
Il m’envoie un geste défaitiste de la main et me fait signe de sortir. Je m’exécute, mais il m’arrête avant que je ne passe la porte.
— Souviens-toi de ce que je t’ai dit, Camille. Ne soyez pas trop… durs avec lui.
— Il ne mérite pas qu’on le ménage, papi.
Je ne lui laisse pas le temps de rétorquer et regagne la salle d’attente. Aymeric y a élu domicile ces deux derniers jours. Des valises lui mangent les yeux, c’est pas beau à voir. À mon air déterminé, il comprend. Il se redresse avant de me suivre à l’extérieur. Nous sortons de l’enceinte de l’hôpital pour rejoindre un petit parc en face. Un silence de plomb s’étend entre nous. J’ai l’impression de l’emmener à l’échafaud et, loin de ressentir du plaisir comme je le pensais, cette situation ne m’enchante guère. Il mérite de s’en prendre une après tout, alors pourquoi j’ai une soudaine envie de vomir ?
Alors que nous pénétrons dans le petit parc, la silhouette de Samuel, dos à nous, se découpe à travers les arbres. Je m’apprête à appeler mon frère quand Aymeric me coupe en demandant simplement :
— Quoiqu’il arrive, n’interviens pas.
Qu’est-ce qu’il veut dire par là ? Il ne va quand même pas rendre coup pour coup. Tu penses qu’il va se laisser tabasser sans rien faire ? Merde, pas faux. Léna me repère et me pointe du doigt. Samu se retourne et reste, une seconde, bloqué sur Aymeric. Ouais, ça fait un choc. Le grand maigrichon a laissé place à un homme baraqué et je ressens de l’appréhension à l’idée que, tout compte fait, Samuel va se faire massacrer. Léna chuchote à mon frère, je ne sais quoi, et ce dernier s’approche d’un pas déterminé vers nous. Aymeric repousse ses épaules en arrière avant de se caler sur ses jambes un poil pliées. Dans un instant de panique, je le supplie :
— Ne lui fais pas de mal.
Il m’adresse un regard surpris avant de rétorquer :
— C’est vraiment ce que tu crois ?
Il secoue la tête, le visage triste. L’ai-je blessé ? Il se tourne de nouveau vers Samuel, qui n’est plus qu’à quelques petits mètres de nous. Lorsqu’il est assez près, il balance son poing dans la figure d’Aymeric qui ne bouge pas. Seul son cou a pivoté suite à la violence du coup. Je porte une main à ma bouche, assez choqué de découvrir mon frère ainsi. Je savais pourtant ce qu’il allait se passer néanmoins, c’est la première fois que je le vois brutal. Aymeric se replace face à lui et lance d’une voix calme :
— Encore, vas-y. Défoule-toi.
D’abord surpris par cette demande, Samuel ne se fait pas prier et réitère son geste. Léna accourt vers lui et pose une main sur son épaule. Il lui jette un regard avant de s’apaiser. Elle l’entraîne, quelques pas en arrière, tandis qu’il ne quitte pas son adversaire des yeux. D’une voix glacée, il prend la parole :
— Si tu t’approches une nouvelle fois de ma famille, tu es un homme mort, Aymeric. Cameron ne devrait pas tarder non plus et il ne sera pas aussi clément que moi.
— Je n’ai pas l’intention de faire quoi que ce soit. Je veux juste honorer Henri. Votre grand-père a fait énormément pour Sophie et moi. Si j’avais su que vous étiez de la même famille, je serais resté à l’écart.
Les trémolos dans sa voix suffisent à nous communiquer sa peine. Je le hais soudain un peu moins. Aymeric prend une grande inspiration pour se calmer avant de continuer :
— Vous pouvez me détester autant que vous le voulez, à juste titre. Mais ne m’enlevez pas le droit de lui dire au revoir.
Samuel semble réfléchir sur la marche à suivre. Il est tiraillé entre ma protection et l’envie de rendre les derniers instants de papi paisibles. Il se tourne vers moi et lance :
— S’il t’approche de trop près, tu hurles. S’il tente le moindre truc, il dégage. C’est clair ?
J’acquiesce pour ne pas le contrarier. Préférant ne pas envenimer la situation, je ne parle pas du faux compte sur le site de rencontres. Ce serait envoyer Aymeric directement dans un cercueil sans qu’il ne puisse se tenir aux côtés de grand-père. J’ignore pourquoi, mais je regretterais de les priver de ces derniers instants.
— Tu es important pour papi, finit Samuel. Alors, je te laisse rester avec lui jusqu’au bout. Après ça, je ne veux plus jamais entendre de tes nouvelles. Tu seras le voisin de Camille, un point c’est tout. Tu lui parles, tu es mort. Tu t’approches, tu es mort. Tu la touches…
— Je suis mort, j’ai compris.
Samuel hoche la tête avant de prendre Léna par la main. Je les suis, laissant ainsi Aymeric planté là avec son arcade ouverte. On va dire que ça s’est moins mal passé que je ne le pensais.
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