Pardon (French Edition)
Chapitre 9
Aymeric
J e zieute l’horloge du salon, pour la millième fois cette dernière heure. Le temps s’écoule avec une lenteur qui m’horripile au plus haut point. Ce soir, je fais mon premier service d’essai dans le restaurant, qui m’a octroyé une chance et je ne peux pas tout faire foirer. À défaut d’être parfait, il faut que je reste irréprochable de toute faute inexcusable. L’avenir de ma petite sœur est en jeu et je ne pourrais plus jamais me regarder dans un miroir si je laissais passer cette chance. Ce n’est pas déjà le cas ?
Je m’extrais du canapé pour rejoindre la cuisine et me servir un grand verre d’eau. Mes allers-retours sont incessants depuis ce matin. Le compteur de pas installé sur mon téléphone doit tourner à plein régime. Ma boisson versée, j’atteins le jardin par la baie vitrée. Mon regard est attiré par Henri, qui tente, tant bien que mal, de démarrer sa tondeuse.
— Oh, merde !
Il lève les yeux à mon exclamation et hausse un sourcil dans ma direction. Je secoue la tête, navré, et m’excuse :
— Avec la perspective de travail, j’avais oublié qu’il fallait que je finisse le boulot. Ne bougez pas, j’arrive.
Sans lui laisser le temps de protester, je refais le chemin inverse pour me précipiter chez lui. Nous nous rejoignons dans la salle à manger. Il me fait signe de ralentir de ses deux paumes tournées vers le sol. D’un air malicieux, il s’exclame :
— Il n’y a pas le feu, mon garçon. Surtout que tu n’étais pas obligé de revenir vu ce qui t’attend ce soir.
— Je ne trahis jamais une promesse, de un. Et de deux, ça m’occupera jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir. Je tourne comme un lion en cage depuis des plombes.
Je sors et récupère l’engin que je démarre du premier coup avant de commencer mon labeur. La parcelle n’est pas bien grande, j’aurai fini en moins de temps, qu’il n’en faut, pour le dire. Henri s’approche de moi, mais est coupé dans son élan par son téléphone qui sonne. Loin du grand-père paumé en informatique, ce dernier est toujours à la page et attrape son smartphone flambant neuf. Il est presque plus doué que moi avec ces trucs.
— Allô, ma chérie ?
Je souris. Sa petite-fille. Ça me fait plaisir de voir que sa famille reste très présente pour lui. Henri est un homme avec le cœur sur la main et j’aurais été très embêté qu’il se retrouve abandonné par les siens. Lorsque j’ai emménagé dans ce quartier après ma libération, il m’a tout de suite pris sous son aile. Ça a débuté par ses visites de routine lors desquelles il m’apportait des repas cuisinés. Il avait beau me raconter qu’il ne savait pas doser les ingrédients, je reste persuadé qu’il le faisait exprès pour me permettre d’y goûter. Puis, quand Sophie a pu venir dormir à la maison, il a commencé à troquer les plats pour des gâteaux et des sucreries. Elle a été pourrie gâtée et ça n’a pas été pour me déplaire. Elle le mérite au vu du carnage qu’est notre famille.
— Je t’aime, ma grande. À très vite.
Tandis que je termine de tondre la pelouse, Henri resurgit du salon, un énorme sourire plaqué sur le visage. Il sautille presque jusqu’à moi alors qu’il s’exclame :
— Je viens d’avoir une somptueuse nouvelle.
— Je vous écoute.
Il prend un air presque conspirateur et lance :
— Ma petite-fille est un génie, une pure merveille ! Elle a enfin été acceptée dans une formation et il se trouve que l’école est située à un minuscule quart d’heure de la maison. Ce qui veut dire qu’elle va vivre ici, au moins pour cette année. Mais si elle obtient un emploi dans le coin…
— Elle pourrait prolonger son séjour, achevé-je à sa place.
Il acquiesce, les yeux brillants d’excitation. Je le félicite pour cette nouvelle, même si c’est plutôt elle que je devrais congratuler. J’éteins l’engin et le range dans le petit cabanon prévu à cet effet, alors qu’Henri continue de me vanter les mérites de sa petite-fille.
— Camille est une battante, jamais elle n’a lâché malgré les refus qu’elle s’est pris. C’est de famille de poursuivre le combat jusqu’à la fin.
Je tique. Deux ans que j’esquive à tout prix ce prénom qui sonne si douloureusement à mes oreilles. L’entendre me fait l’effet d’un uppercut en plein estomac. Bon sang, ça fait un mal de chien quand le passé nous rattrape ainsi.
— Tout va bien, mon grand ?
Je me contente d’acquiescer, ne souhaitant pas m’étaler sur le sujet. Même si Henri connaît mon histoire, je ne lui ai jamais révélé les noms de ceux qui ont été jadis mes amis. J’ignore pourquoi, peut-être par peur qu’il ne fouine et finisse par les trouver pour de vrai. Dans un sens, cela me permettait aussi de rendre les choses moins réelles. Comme si je racontais la vie de quelqu’un d’autre, et non la mienne.
— En tout cas, il va falloir que tu passes bientôt chez le coiffeur-barbier. Je me suis promis de te présenter à ma petite-fille et je suis persuadé que tu tomberas sous son charme en un claquement de doigts, donc tiens-toi prêt.
— Je le serai, Henri… Je le serai…
L’alarme de mon téléphone retentit, signe qu’il est temps pour moi de plier bagage pour me rendre au restaurant. Je suis content qu’il ne fasse pas chaud aujourd’hui. Je n’ai pas transpiré, ainsi, je n’ai pas besoin de me changer. Mon voisin pose ses mains sur mes épaules.
— Tu vas y arriver, mon garçon. Respire, crois en toi et le tour est joué.
— Merci, Henri.
Je lui souris et il me laisse partir en me faisant signe. Je repasse en coup de vent chez moi pour récupérer les clefs de voiture et pénètre dans cette dernière. Le trajet jusqu’à mon futur travail – je l’espère tout du moins – semble ne durer que quelques secondes. Très vite, me voilà stationné sur le parking avec une demi-heure d’avance. Au moins, je prouve ainsi ma ponctualité. Mes yeux se posent sur le miroir du pare-soleil et je m’octroie deux petites claques sur les joues pour me donner un coup de fouet.
— Allez, Aymeric, tu peux le faire.
Je souffle et ouvre la porte, fébrile. J’avance d’un pas raide jusqu’au diner, la boule au ventre. Une clochette sonne à mon entrée. Vu l’heure, il n’y a pas foule. Seuls quelques clients finissant leur goûter tardif tournent leurs regards vers moi. La gérante passe derrière le comptoir et me fait signe d’approcher. Je m’exécute.
— Tu peux aller en cuisine. Steeve va te donner un uniforme ainsi que le nécessaire pour travailler. Tu seras assisté par Sandie, qui t’expliquera comment bien prendre les commandes et te repérer dans les lieux. Des questions ?
— Aucune.
Elle m’adresse un sourire chaleureux avant de m’envoyer un clin d’œil. Taquine, elle me lance :
— Ne sois pas si nerveux, ça va bien se passer.
Je hoche la tête, tentant de me convaincre autant qu’elle. Elle me pointe la pièce derrière son dos du pouce et je comprends le message. C’est à moi de jouer, maintenant.
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