Pardon (French Edition)
Chapitre 44
Aymeric
J e prends toutes les précautions du monde en enlevant les semis de leurs pots. Si je suis trop brusque, les racines vont se découper et je peux dire adieu à la floraison. Je dépose le tout dans le trou que j’ai formé au préalable, puis referme la terre. Henri avait planté des graines quelques semaines avant de nous quitter et je me dois de continuer à les faire pousser.
Le bruit de la baie vitrée me fait tourner la tête. Camille s’approche et me tend une cannette de soda que j’accepte avec plaisir. Constatant qu’elle est bien fraîche, je la pose sur ma nuque.
— Merci, ça fait trop du bien.
— Je t’en prie. J’ignorais que tu avais autant la main verte.
Elle désigne le potager d’un geste du doigt. J’ouvre ma boisson et en prends une longue gorgée avant d’expliquer :
— Ce n’est pas le cas de base. C’est ton grand-père qui m’a tout appris. La connaissance, qu’il avait, était dingue.
— Oui, il était incroyable. À force, on avait l’habitude de ne plus le lancer sur le sujet du jardinage, car nous savions que nous en avions pour des heures.
Je confirme d’un hochement de tête et me remets au travail. J’espère pouvoir prendre le temps pour une séance de sport avant de partir bosser. Avec tout ce qui s’est passé, je n’ai pas encore pu me vider l’esprit ainsi et l’exercice physique commence à me manquer. T’es accro. Et je l’assume. Camille s’assied à côté de moi sur le petit muret qui délimite le jardinet. Elle m’observe quelques minutes en silence et je trouve ce moment agréable. Je redécouvre un peu de cette douceur qui m’envahissait dès lors que nous nous rejoignions pour un rendez-vous.
— Je peux te poser une question ?
Aucune tension dans sa voix. C’est bon signe, j’imagine.
— Je t’écoute.
— Comment papi a-t-il appris pour nous ? Je veux dire, il avait l’air au courant de ton passé même s’il ignorait mon implication.
Je lâche mon transplantoir et me tourne vers elle. Bien que ses interrogations ne semblent mues que par la simple curiosité, je préfère lui consacrer toute mon attention. J’ai trop peur d’être maladroit dans mes paroles et de l’énerver. Ou pire, de la blesser. Assis à même la terre, je me lance :
— Quand j’ai emménagé ici avec Sophie, Henri a tout de suite voulu sympathiser. Ça a commencé par des plats qu’il cuisinait soi-disant en trop grande quantité, puis des jouets qu’il avait « récupérés d’un ami » et qu’il offrait à Sophie.
Camille sourit et secoue la tête :
— Tu te rends compte que ce sont des excuses bidon ?
— Bien sûr, mais il avait l’air si investi dans sa tâche de nous faciliter la vie que je l’ai laissé s’approcher. C’était simple. Avec des parents comme les nôtres, jamais on n’avait reçu ce genre d’attention. Je me suis mis en tête que je le faisais pour Sophie, bien que j’en profitais autant qu’elle. Il a fini par me demander pourquoi elle n’était là que quelques jours.
Je revois dans mon esprit sa mine sérieuse lorsqu’il m’a posé la question. Prédisant que le sujet viendrait sur le tapis, je m’étais répété en boucle ce que j’allais lui dire. Rien n’est sorti comme je l’avais imaginé.
— C’est là que tu lui as tout raconté ? insiste Camille alors que j’ai terminé mon explication dans ma tête.
— Pas tout, non. J’ai juste répondu qu’elle était en famille d’accueil parce que nos parents étaient incapables de s’occuper d’elle et que je n’avais pas encore de boulot stable pour espérer le faire. De fil en aiguille, je suis venu plus souvent lui demander conseil sur la manière de l’élever. Je ne suis pas père alors avoir une enfant avec moi, même pour quelques jours, ça fait flipper des fois. Il a obtenu les informations petit à petit. Jusqu’au jour où j’ai trouvé ton profil sur ce site de rencontre.
Elle grimace à cette évocation et je ne peux que lui renvoyer un sourire contrit. Je sais bien que ce n’était pas la meilleure manière de la recontacter. J’aurais pu tout gâcher avant même que ça ne recommence. Après tout, qu’aurais-je fait si je ne lui avais pas plu de nouveau ?
— Bref. Ce jour-là, j’ai craqué. Tu me manquais et je m’en voulais tellement pour ce que j’avais fait… Je t’imaginais avec un autre homme. Puis mon esprit me rappelait que je n’avais aucun droit de réagir ainsi, après tout le mal que je t’avais fait. J’ai pris la voiture pour faire un tour et m’aérer la tête. Autant te dire que ça n’a pas eu l’effet escompté. En rentrant, j’ai embouti sa clôture sans le vouloir. Quand il est sorti pour comprendre ce qu’il se passait, j’étais en train de pester, cherchant un moyen de recoller les morceaux.
Mon état n’était pas beau à voir à ce moment-là. J’étais sur les nerfs, une bombe à retardement. Bombe qu’Henri a su désamorcer en un claquement de doigts.
— Il t’a engueulé ?
— Même pas. Il m’a dit que ce n’était pas grave, que ce n’était que matériel et que le principal était que j’aille bien. J’ai fondu en larmes devant lui.
— C’est vrai ?
Elle m’observe avec de grands yeux surpris. L’idée que je puisse me transformer en môme devant son grand-père semble la décontenancer.
— Je te jure. De gros sanglots. Il m’a ramené à l’intérieur et m’a fait un chocolat chaud, comme pour un enfant. Je lui ai tout déballé, en changeant les prénoms. Je ne sais pas si c’était pour limiter le risque qu’il puisse vous retrouver sur le net ou pour rendre les choses moins réelles. Il m’a écouté jusqu’au bout sans m’interrompre. Puis quand j’ai fini, il s’est levé, a posé la main sur mon épaule et il m’a sorti les mots que j’avais le plus besoin d’entendre.
Camille est accroché à mes lèvres. Ses yeux pétillent de larmes qui menacent de déborder de ses yeux. Je les essuie d’un geste tendre. Je ne mérite ni sa tristesse ni sa pitié.
— Il m’a dit que la vie m’avait mise dans une situation inextricable et que j’avais fait de mon mieux. Il m’a affirmé que j’étais un homme bien, que j’avais tout son respect. Putain, si tu savais à quel point ça m’a fait du bien. Je n’y croyais pas moi-même, mais avoir quelqu’un qui en était convaincu me prouvait que, peut-être, je n’étais pas un tel monstre.
— Tu n’en es pas un, confirme-t-elle d’une petite voix.
Ce n’est pas toujours ce qu’elle a pensé. Je ne mérite pas qu’elle soit si gentille avec moi, néanmoins, le vide dans ma poitrine se comble un peu en l’entendant me dire une telle chose. S’il y a bien une personne dans ce monde dont l’avis compte, c’est elle.
Elle souffle avant de lâcher :
— Merci de me l’avoir raconté et merci aussi pour hier soir.
— C’est normal, je ne pouvais pas te laisser comme ça. Et ne t’inquiète pas, je rangerai les chaises avant de partir.
Elle jette un coup d’œil derrière elle. Ses yeux s’arrondissent de nouveau face à la pile brinquebalante toujours debout sous sa fenêtre.
— Mais t’aurais pu te tuer en montant là-dessus, s’exclame-t-elle.
— C’est vrai, mais ça t’aurait arrangé dans un sens de ne plus voir ma sale tronche, non ?
Elle me flanque une gifle sur le bras, me sommant de ne pas raconter de choses pareilles sinon le karma me rattraperait. Je ris à cette notion. Ça fait déjà bien longtemps qu’il s’est chargé de mon cas, à mon plus grand désespoir. L’atmosphère est légère, ça fait du bien. Je retrouve la Camille que j’ai connue, celle que j’aime éperdument. Pour éviter à mes pensées de dériver sur cette pente dangereuse, je me remets au travail. J’ai encore trois pots à replanter. Quand je crois qu’elle va se lever pour rentrer, elle me surprend en balançant :
— Des fois, je me demande ce qu’il se serait passé entre nous s’il n’y avait pas eu toute cette histoire.
Mon cœur cesse de battre un instant face à cet aveu. Bon Dieu, moi aussi je me questionne…
— Tu essayes de me torturer, tenté-je d’ironiser.
— Non, j’ai juste besoin d’en parler. Je suis fatiguée de tous ces sentiments contradictoires qui m’assaillent lorsqu’il s’agit de toi.
— Je suis désolé…
— Arrête de t’excuser tout le temps.
— Je ne peux pas. Je le ferai jusqu’au bout. Tu sais, s’il n’y avait pas eu Gabriel, je suis persuadé qu’on se serait trouvé d’une autre manière.
— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
Je caresse sa joue du dos de la main pour éviter de la maculer de terre humide.
— Parce que tu es mon évidence. Le destin aurait fini par nous réunir. Et, selon le temps qu’il aurait pris à le faire, nous serions peut-être déjà mariés.
— Tu vas pas un peu trop vite et loin ?
Je secoue la tête avec un petit sourire.
— J’ai su au moment où j’ai posé les yeux sur toi que j’étais foutu.
— Pourquoi tu n’as rien tenté avant ?
La voilà, la question à cent mille euros. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je lui aurais fait la cour tous les jours depuis notre première rencontre jusqu’à ce qu’elle accepte un rendez-vous. Pourtant, il y avait d’autres facteurs en jeu…
— J’ai lutté jusqu’au bout parce que je savais que tu finirais par souffrir. Mais quand tu m’as embrassé ce soir-là… Je n’ai pas pu faire semblant.
Elle acquiesce. Ça me fait bizarre de la voir si calme et tempérée, elle qui avait l’habitude de se laisser submerger par ses émotions. Je mesure enfin l’ampleur du changement qu’a provoqué cette histoire sur elle. Elle ne sera plus jamais la même.
Je m’apprête à poursuivre lorsqu’elle bondit sur ses pieds et m’informe d’un air distant :
— Je vais étudier pour ma formation. Ma rentrée se fait dans deux jours et j’ai du retard à rattraper.
Je la regarde s’éloigner sans la retenir. Assez d’aveux pour aujourd’hui, elle a besoin de digérer tout ce que je lui ai raconté.
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