Pardon (French Edition)
Chapitre 42
Aymeric
J e déteste ces quelques heures qui précèdent le départ de Sophie. Tout est bien trop calme dans cette foutue maison qui me semble soudain si vide. J’imagine que c’est ce que doit ressentir Camille maintenant que tout le monde est parti. Lorsque j’ai redéposé Sophie chez Karen, ils chargeaient leurs véhicules respectifs. Comme un con, la seule chose que j’ai réussi à balbutier a été un « faites attention à la route ». Ils ont acquiescé avant de me souhaiter une bonne soirée. Moins d’une heure plus tard, il ne restait plus que la voiture de Camille.
La télécommande en main, je zappe d’émission nulle en émission nulle sans parvenir à me décider sur celle qui m’abrutira le plus. Un coup d’œil à l’horloge m’indique qu’il est une heure du matin. Le sommeil ne se pointe pas et je regarde les secondes s’égrener. La vérité est que je suis inquiet pour Camille. La savoir toute seule deux jours après l’enterrement de son grand-père me ronge. J’aimerais avoir le courage d’aller la voir et lui demander comment elle va. Néanmoins, je suis presque sûr qu’elle m’enverrait balader. À juste titre.
Je prends enfin la décision d’éteindre la télévision quand un cri perce la nuit, me glaçant :
— Non !
Camille ! Sans réfléchir, je me précipite dehors alors qu’une nouvelle plainte s’élève. Je tente d’ouvrir sa porte d’entrée qui est verrouillée, naturellement. Bah, oui, ducon ! Je repasse par chez moi pour courir dans le jardin et sauter la petite haie qui sépare nos deux maisons. La fenêtre de sa chambre n’est pas fermée et j’entends ses gémissements d’en bas. Je scrute les environs à la recherche de quelque chose qui me permettrait de grimper. Je récupère plusieurs chaises que j’empile les unes sur les autres pour gagner de la hauteur. Quand j’estime être assez élevé, j’escalade la montagne, manquant de me casser la figure au sol. Je me stabilise contre le mur. Mince, il me faut encore quelques centimètres !
— Fais chier.
J’évalue la distance qui me sépare de sa fenêtre. Si je saute, c’est faisable. Enfin, si je ne bascule pas avant. Je décide de tenter le coup, ne supportant pas d’entendre ses pleurs. Étant donné qu’elle n’appelle pas au secours, j’ose espérer qu’elle ne soit qu’en plein cauchemar. Je bondis sur mes pieds et me raccroche tant bien que mal au rebord. Je me tracte jusqu’en haut. Ma jambe enjambe le mur, me ramenant directement dans la chambre.
Camille est allongée dans son lit et se débat entre ses draps. Un nom, qui nous hante tous les deux, franchit la barrière de ses lèvres :
— Pourquoi tu fais ça, Gabriel ? Tu ne peux pas la laisser tranquille ? Nous laisser tranquilles ?
Je reconnais les mots qu’elle a prononcés lorsque cet enfoiré l’a enlevée à la place de Lucie. Je pose une main sur son épaule en l’appelant :
— Camille ?
Elle ne réagit pas. J’insiste :
— Camille, réveille-toi !
Je me prends son poing en pleine face alors qu’elle s’agite de nouveau. Elle a un sacré revers en tout cas ! Je me frotte le visage puis m’installe à ses côtés. Les bras autour d’elle, je la serre contre moi pour l’apaiser. Elle se débat encore un instant avant de reprendre conscience en sursaut. Elle me repousse avec violence, ses yeux plongés dans les miens. Je vois dans son regard que, pendant quelques secondes, elle ne me reconnaît pas.
— C’est Aymeric.
Son corps se détend lorsqu’elle revient enfin à elle. Elle lâche un soupir de soulagement avant de se laisser aller contre sa tête de lit. D’une voix la plus douce possible, je demande :
— Ça va ?
— Ouais.
Elle se passe la main dans les cheveux. Je n’ose pas l’approcher de peur de la braquer et reste à la distance à laquelle elle m’a éloigné. Il lui faut plusieurs longues minutes avant de se calmer. Quand enfin, elle semble avoir repris ses esprits, elle m’interroge :
— Tu m’expliques ce que tu fous là au fait ?
— Je t’ai entendu crier, j’ai accouru.
— La porte d’entrée n’était pas fermée à clef ?
— Je suis passé par la fenêtre.
Je hausse les épaules comme si c’était la chose la plus normale du monde. Le temps de comprendre ce que je viens de lui dire, elle reste silencieuse. Elle finit par s’exclamer :
— Mais t’es fou !
— Je sais.
Elle secoue la tête en répétant que je suis malade de m’introduire ainsi chez les gens. Sauf que je ne le fais pas pour les autres, uniquement pour elle. J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter de battre quand elle a crié. Mon instinct protecteur s’est réveillé. Trouvant le moment propice pour des confidences, je la questionne :
— Ça fait longtemps que tu fais ces cauchemars ?
— Depuis… Tu vois, quoi. C’est déjà mieux maintenant, ils sont moins intenses et réguliers, mais ce n’est toujours pas ouf.
Le savoir me broie la poitrine. Ses nuits sont hantées en partie à cause de moi, c’est dur à digérer. J’ignore quoi lui répondre, car aucun mot ne pourra exprimer à quel point je m’en veux. Aussi, je me contente de lâcher un simple :
— Je suis désolé…
Elle ne rétorque pas. Ses bras se referment autour d’elle, signe qu’elle clôt la discussion. Il est temps pour moi de la laisser tranquille.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, crie et j’arrive. Je te filerai mon numéro demain au cas où…
Alors que je pose la main sur la poignée de sa porte, elle me surprend en murmurant :
— Est-ce que tu jouais ?
Je me tourne vers elle, incrédule. Je ne suis pas sûr de comprendre ce qu’elle entend par là.
— Toi. Moi. C’était de l’acting ?
Je pousse un profond soupir. Il semblerait que Samuel ne lui ait pas raconté la conversation que nous avons eue au bar. J’hésite un instant à répondre. Si j’affirme que oui, je la brise. Si j’avoue la puissance de mon amour pour elle, j’ai peur de la suite des évènements.
— Dis-moi la vérité, me supplie-t-elle.
— Je n’ai jamais été aussi sincère qu’avec toi, Camille. Tu étais ma bouffée d’oxygène dans l’enfer qu’était devenue ma vie. Si tu savais comme je regrette que ça se soit passé ainsi. Si je pouvais revenir en arrière, je me battrais plus fort contre moi-même pour ne pas t’approcher. Je ne t’aurais pas embrassé, t’aurais tenue à l’écart… Quitte à supporter moins bien la situation, j’aurais au moins eu le mérite de protéger ton cœur.
Ses yeux se plantent dans les miens et je crois y déceler des larmes qui me foudroient sur place. Moi aussi, j’ai envie de pleurer. Notre histoire est digne des tragédies shakespeariennes. Je conclus :
— Malheureusement, je n’ai pas le pouvoir de remonter le temps. Si ça peut te rassurer, ça me tue d’apprendre que, même après deux ans, je te fais toujours autant souffrir. J’ai beau me répéter sans cesse que je l’ai fait pour Sophie, je suis toujours incapable de me regarder dans le miroir. Je suis un monstre, je le sais et je le resterai jusqu’à la fin de mes jours. Tout ce que je peux faire désormais, c’est t’alléger la vie comme je le peux. Avec le jardin, les travaux ou en t’apportant un soutien moral au besoin. Demande-moi ce que tu désires et je le ferai, sois-en certaine.
Dans la semi-pénombre de la chambre, je la vois déglutir. Ce n’était peut-être pas le moment pour une telle déclaration. En pleine nuit, juste après un cauchemar… Alors que je crois qu’elle ne dira rien, elle ouvre la bouche et annonce :
— Ce serait mentir que de dire que je ne t’en veux pas. Pourtant, je comprends. Surtout après avoir passé la matinée avec Sophie. Tu devais la choisir et tu l’as fait.
— J’aurais aimé que ça se déroule autrement, affirmé-je.
— Moi aussi.
Je franchis les quelques mètres qui nous séparent pour déposer un baiser sur son front, incapable de me réfréner. Il faut que je la touche, que je la sente contre moi. Sa peau est si douce contre mes lèvres que je manque de fondre en larmes comme un enfant. Ses mains s’agrippent à mes poignets, me donnant l’impression de revivre. Nous restons ainsi pendant un temps qui semble s’étirer à l’infini. Quand ses doigts se desserrent, je fais un pas en arrière.
— Je vais te laisser dormir, tu en as besoin. Mais si jamais tu refais un cauchemar, ne t’étonne pas de me trouver au pied de ton lit.
Elle lâche un petit rire qui vient percuter mon cœur de plein fouet.
— C’est que tu te transformes en superhéros, plaisante-t-elle.
— C’est juste la moindre des choses.
Je quitte la chambre avant de la supplier de me laisser passer la nuit avec elle. Je rejoins ainsi ma maison en empruntant cette fois-ci la porte d’entrée, et non la pile de chaises. Maintenant que la situation semble apaisée avec Camille, je tiens à rester en vie. Tout en m’allongeant sous mes draps, je repense au visage apeuré de ma belle blonde. J’espère qu’elle aura une fin de nuit paisible.
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