Pardon (French Edition)

Chloé Dupont · Chapitre 29 sur 51

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Pardon (French Edition)

Chapitre 29

 

Aymeric

 

L e trajet retour me file la boule au ventre. Sophie redéposée chez Karen, il me reste plus qu’à rejoindre les autres chez Henri. J’ai beau avoir souhaité cette conversation pendant deux ans, je ne suis plus si sûr qu’elle sera bénéfique. Je vais prendre cher, je n’en doute pas. En même temps, après le tort que je leur ai causé, c’est plus que normal. Mes yeux font des allers-retours entre la route et l’horloge numérique de la voiture.

Je n’arrive pas à dire si le temps s’écoule lentement ou non. Je suis dans l’expectative. Vais-je encore me prendre un pain ? Me faire passer à tabac ? Me faire insulter de tous les noms possibles et imaginables ? Mystère !

Bien trop tôt à mon goût, je me stationne dans l’allée. La gorge nouée, je descends pour regagner la maison d’Henri. J’ai l’impression de monter à l’échafaud. Cameron et Samuel sont déjà postés devant la porte et m’attendent de pied ferme. Alors, à quelle sauce vais-je être mangé ? Je les rejoins d’un pas vif. Autant en finir au plus vite. Campé face à eux, j’écarte les bras et lance d’un air blasé :

— Si vous voulez cogner avant de parler, faites-le maintenant.

Samuel s’avance dans ma direction. Cameron le retient par l’épaule et secoue la tête. Attends. C’est Cameron qui empêche Samuel d’user de la violence ? Putain, les rôles sont inversés là, non ? D’un signe de la tête, celui qui fait office de sage, ce soir, m’indique de rentrer. Je les suis donc à l’intérieur. L’odeur de cannelle me foudroie sur place et je reste un instant figé. Il est parti depuis quelques jours et pourtant, l’âme d’Henri semble encore habiter les lieux. Je n’imagine pas la souffrance de ses petits-enfants de devoir rester ici, quand sa présence se fait si palpable.

— Tu te ramènes ?

Je me secoue et rejoins le salon. Ils sont tous assis ensemble, soudés face à moi. Mon regard passe en vitesse sur la copine de Samuel. Je me demande quand il l’a rencontrée. Si j’ai bien compris, ils ont quitté le pays ? Je détourne les yeux pour me focaliser sur la seule personne dont je souhaite l’attention.

Camille a relevé les genoux sous son menton comme pour se protéger. J’aimerais qu’elle m’observe, qu’elle se concentre sur moi. Je rêve d’un échange avec elle, peu importe si c’est pour qu’elle me balance des horreurs à la figure. Elle fait comme si je n’existais pas et son indifférence me déchire. Je préférerais mille fois qu’elle me hurle dessus, plutôt qu’elle se mure dans ce silence. J’ignore si me regarder la dégoûte ou la fait trop souffrir. Certainement un savant mélange des deux. Dans tous les cas, j’ai mal à en crever.

Cameron et Samuel s’asseyent à leur tour. Leurs corps sont tendus à l’extrême. Cameron prend la parole :

— C’est l’heure de passer aux explications.

J’inspire avec force et me frotte la nuque. Replonger dans le bordel qu’était ma vie me semble insurmontable. Je pensais avoir fait la paix avec les incidents qui se sont déroulés avant de connaître Gabriel, mais ce n’est pas le cas. La honte et les remords me bouffent encore. Bon sang, j’ignorais que ce serait si dur de déballer mon passé devant eux. Je me lance :

— Quand j’étais au lycée, j’ai eu pas mal de mauvaises fréquentations. Je sortais beaucoup, je fumais comme un pompier. Je traînais dehors, toutes les nuits, jusqu’à ce que l’envie de rentrer me prenne. Bien souvent, je m’étais mis une mine et je titubais en arrivant chez moi. Ma mère me hurlait dessus en me faisant la morale alors qu’elle n’était pas mieux. Du coup, au plus elle piquait sa crise, au plus je testais ses limites. Bref. J’étais un ado turbulent, sans plus. Jusqu’à ce que je rencontre Arthur.

Je reprends ma respiration. Jusque-là, c’était facile. Un quotidien de mec de dix-sept ans qui cherche juste à faire chier ses parents. C’est maintenant que ça se corse. Je continue dans un silence de plomb :

— Arthur, c’était le genre de gars cool que tu vois en soirée et avec qui tu te marres bien. Il m’a demandé si j’en avais pas marre des clopes et m’a proposé un autre style de fumette, bien moins légale. Je me suis dit que ça pouvait pas me faire de mal, du coup, j’ai accepté. Sur le moment, ça a été comme une révélation pour moi. Le tabac me permettait de calmer ma nervosité. Ça, c’était autre chose. Non seulement j’étais détendu, mais ça me mettait la tête en vrac au point d’oublier mon père en taule et ma mère bourrée vingt-quatre sur vingt-quatre. Alors, j’ai pris l’habitude de me rouler des pètes.

Je ne suis pas fier de ma propre lâcheté. Si j’avais affronté mes problèmes, tout seul, on n’en serait pas là. Il a fallu que j’aie recours à des substances illicites pour combler le vide dans ma poitrine.

— Je savais pas que tu touchais à ces trucs, lâche Cameron face à mon silence.

Un rire amer m’échappe.

— Si c’était resté au simple joint, j’aurais pu m’en sortir. Mais non, ça aurait été trop facile ! Mon corps a fini par s’accoutumer et ça a vite été insuffisant. La situation avec ma mère se dégradait. L’effet anesthésiant s’est dissipé. Arthur m’a fait passer au niveau au-dessus. Ça a commencé par des drogues douces avant de monter crescendo. Je bousillais ma vie pour essayer de ne pas voir que ma mère faisait la même chose avec la sienne. J’étais dans un cercle vicieux. Plus je me camais pour oublier mes problèmes, plus ils dégénéraient. Plus ils dégénéraient…

Je ne finis pas cette phrase, ils ont compris le principe. J’ai des frissons rien qu’à évoquer cette époque qui me file l’envie de vomir. Quel connard j’étais ! Je m’apprête à continuer quand Samuel me coupe :

— OK, c’est bien triste ton histoire, mais, c’est quoi le rapport avec ce que tu nous as fait ?

— J’ai rencontré Gabriel dans une de ces soirées défonce. J’avais pris l’habitude de dormir hors de chez moi donc on se croisait souvent. Un jour, j’ai reçu un appel des flics. Je venais tout juste d’aligner un rail sur la table sans avoir eu le temps de le sniffer. J’étais encore clean, et heureusement. Ils m’ont annoncé que ma mère avait fait un coma éthylique et qu’il fallait que je passe chercher ma sœur de toute urgence. J’ai couru jusque là-bas. Ils m’ont appris que ça faisait deux jours que Sophie n’avait pas eu de repas convenable, car ma génitrice était trop bourrée pour s’occuper d’elle. C’est là que j’ai capté qu’en me défonçant comme je le faisais, je laissais ma mère s’occuper de ma petite sœur, alors qu’elle était déjà incapable de se prendre elle-même en charge.

Putain. J’ai mal au ventre rien qu’à y repenser. Sophie avait deux ans et, déjà, elle était plongée dans un enfer qu’elle ne pouvait pas comprendre. Ma princesse…

— Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? me questionne Lucie.

Je secoue la tête avec un sourire triste.

— Sophie a été mise sous la garde de nos grands-parents. J’ai tenté de protester en disant que je pouvais m’en occuper moi-même. Mais c’était faux. J’étais juste un putain de camé, mineur, qui plus est. C’était ma sœur, ma responsabilité. Mes grands-parents étaient déjà trop vieux à l’époque pour avoir une petite fille en plus dans leurs jambes. Alors, j’ai pris la décision de me sevrer. Je ne pouvais pas aller en désintox de peur que les services sociaux l’apprennent et concluent que je n’étais pas apte à prendre soin d’elle. J’en ai chié. La fièvre, les tremblements, le manque. J’ai cru que j’allais mourir un nombre incalculable de fois. Pourtant, j’y suis arrivé. J’ai trouvé un travail, un appartement et j’ai mis de côté pour offrir la vie que Sophie méritait. J’étais si fier…

Je souris en repensant au mec que j’étais devenu. Après toutes les galères que j’avais traversées, je devenais quelqu’un de respectable.

— Tu peux l’être, m’affirme Léna avec un regard encourageant.

Elle, je l’aime bien. Elle m’a l’air gentille. Mes yeux se posent sur Camille et je crois déceler une lueur de compassion dans les siens, avant qu’elle ne détourne le regard. L’histoire aurait pu s’arrêter sur cette note positive cependant, la vie en a décidé autrement.

— Ça n’explique pas ce que tu as fait, lâche ma belle blonde d’un ton égal.

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