Pardon (French Edition)
Chapitre 39
Camille
J e reste bouche bée face à cet Aymeric anxieux. C’est la première fois que je le vois aussi agité. Il parle vite, trop, pour que j’aie le temps d’intégrer tout ce qu’il me raconte. Samuel arrive à ma rescousse et, bientôt, je me retrouve avec la main d’une petite fille dans la mienne. C’est la meilleure sensation du monde, ça.
— Viens, on rentre, lance mon frère.
Nous pénétrons dans la maison quand les mots d’Aymeric s’imposent à mon esprit. « Tu me détestes, j’en suis conscient ». Pourquoi est-ce qu’il a lâché ça d’un coup ? Il n’est pas net, celui-là. Samuel me sort de mes pensées en se penchant vers la fillette.
— Sophie, qu’est-ce que tu voudrais faire ?
Elle hausse les épaules et me jette un regard qui me file des frissons. Elle a les mêmes yeux que son frère. Je n’avais pas fait attention jusqu’ici, mais leur ressemblance est frappante.
— Ça sent bon ici. C’est comme quand Henri faisait des gâteaux.
Je suis touchée par cette remarque. Je lui indique donc :
— On est en train de faire des cookies, ça te dit de cuisiner avec nous ? Tu auras le droit d’en manger, bien sûr !
Elle acquiesce et je devine à son sourire ravi qu’elle adore cette idée. Nous rejoignons la cuisine où les garçons s’affairent à préparer une nouvelle tournée. La première ayant été effectuée par nos soins, c’est chacun son tour. Les regards se braquent sur nous, interrogateurs à la vue de Sophie qui n’a pas lâché ma main. J’explique :
— Aymeric a dû partir en urgence au taf, il nous a presque suppliés de la garder le temps qu’il revienne.
— Bonjour, je m’appelle Sophie.
De sa voix cristalline, la gamine semble toucher tous nos amis en plein cœur, car leurs visages s’adoucissent tous. Léna s’approche de nous et se poste devant elle.
— Bonjour, Sophie. Moi, c’est Léna. Et là tu as Lucie et Cameron, enchaîne-t-elle en les désignant un par un.
Ils saluent tous la petite fille qui répond avec d’énormes sourires. Mon Dieu, elle est à croquer.
— Camille a dit que je pouvais vous aider à faire les cookies.
— Elle a raison, s’exclame Cameron. On en aurait bien besoin, parce qu’on n’est pas très doués pour la pâtisserie.
— Ça ressemble à de minuscules crottes, s’amuse-t-elle en désignant les monceaux ratés des garçons.
Cameron lui adresse un regard contrit et hausse les épaules, les mains plongées dans la pâte.
— Ouais, je sais. Je te l’ai dit qu’on n’était pas forts.
Lucie se marre et dépose un baiser sur la nuque de son mari qui lui envoie un sourire enjôleur. Il assure avec les enfants, qui l’aurait cru ? Comme si elle était chez elle, Sophie avance jusqu’au lavabo et monte sur le petit escabeau. Voilà donc pourquoi papi avait cela chez lui. La chérie devait venir souvent pour qu’il pense à ce genre de choses. Elle se lave les mains consciencieusement tout en récitant, je ne sais quoi, à voix basse. Je lui demande :
— Qu’est-ce que tu chuchotes ?
— L’histoire du lavage des mains ! C’est Henri qui me l’a apprise quand je l’aidais à faire la cuisine !
— Tu nous la racontes ? propose Samuel avec un sourire ému.
Nous nous rendons compte à cet instant que Sophie a vécu beaucoup de choses avec papi avant sa mort. Je crois comprendre que c’est elle qui a eu le plus de contact avec lui ces derniers mois. Même si je regrette de ne pas lui avoir rendu visite plus souvent, je suis heureuse de savoir que ce petit bout a égayé ses journées.
Elle commence en se remettant du savon dans les mains :
— Il pleut, il y a des nuages. Le serpent glisse sur le sol tandis que le hérisson sort ses piquants. L’ours, quant à lui, se frotte à l’arbre. Le ver de terre gigote dans son trou et la poule picore des graines. Le panda s’accroche à sa branche et, enfin, le soleil revient.
Si j’avais su que papi pouvait être si créatif ! Chaque geste est représenté par un animal, ne laissant ainsi aucune parcelle de peau non lavée. La petite sèche ses mains avant de descendre du marchepied pour le ramener devant le plan de travail.
— Je peux faire quoi ?
— Que dirais-tu d’ajouter les pépites de chocolat ?
Elle acquiesce à la proposition de Samuel et récupère le sachet. Profitant que la gamine soit occupée avec les autres, je fais signe à mon frère de me rejoindre dans le salon. Il fronce les sourcils et me suit.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Y a un truc qui me trotte dans la tête. Tu sais pourquoi Aymeric m’a balancé que je le détestais ?
Il lâche un ricanement avant de m’interroger :
— Tu ne te souviens donc pas ?
— Non, sinon je ne te demanderais pas !
— Tu te souviens, il y a deux jours, quand vous étiez bourrées…
Il me lance un regard réprobateur, me faisant rouler des yeux. Combien de fois je vais devoir m’excuser pour ça ? Les filles et moi sommes toutes les trois majeures et vaccinées. Je ne vois pas en quoi se laisser aller, dans notre propre maison, soit si grave. Au moins, on ne l’a pas fait dans un bar ou entourées d’inconnus. Je lui fais signe d’abréger.
— C’est Aymeric qui s’est occupé de toi pendant que, Cameron et moi, on couchait Léna et Lucie.
Je digère l’information. Je m’étais persuadée que c’était Samuel qui s’en était chargé. La poubelle au pied du lit, le fait de m’enlever mes chaussures et ma robe pour que je sois à l’aise… Le soin qui a été pris pour que je ne risque rien ne me semblait pouvoir provenir que de lui.
— Pour ta gouverne, lorsqu’il a quitté ta chambre, tu l’as retenu en lui disant que tu le détestais. Et plusieurs fois. Il l’avait peut-être cherché, mais, même moi, je me suis senti mal pour lui.
Je déglutis. Merde, j’ai fait ça, moi ? Ça y est, j’ai honte de lui avoir balancé une telle horreur alors qu’il s’occupait de moi. Après, t’étais déchirée… Et puis, ai-je vraiment besoin de m’en vouloir ? C’est lui qui a joué au con en me prenant pour une girouette. Tant pis pour lui si je l’ai blessé. Il n’avait qu’à pas faire en sorte que je le haïsse. C’est le cas ? Oui. Sûre ? Ta gueule, conscience de merde.
— En tout cas, ça explique pourquoi il n’est pas encore revenu pour le jardin, finis-je par dire.
— Tu m’étonnes… Tu aurais vu sa tête en partant. Si ton but était de lui rendre la pareille en lui brisant le cœur à ton tour, c’est gagné.
Il me plante là pour rejoindre les autres. Pourquoi ne ressens-je pas de satisfaction à cette nouvelle ?
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