Pardon (French Edition)
Chapitre 3
Aymeric
J e souffle en poussant la porte de chez moi. Encore un employeur qui refuse de me mettre à l’essai. Avoir fait un séjour en cabane n’aide pas à trouver un boulot, on ne va pas se mentir. Les rumeurs vont vite dans les petits villages comme celui-ci. Dès lors que quelqu’un a appris pour mon emprisonnement, il n’a fallu qu’une journée pour que ça fasse le tour. Ce qui n’arrange pas mes affaires, loin de là.
Je jette un coup d’œil à l’horloge, dans la cuisine. Il me reste une heure avant d’aller récupérer Sophie. Pile le temps pour me laver et faire un brin de ménage. Je rejoins la salle de bain tout en me déshabillant. Quand Sophie n’est pas ici, je suis seul. L’avantage est que je peux me balader à poil si je veux, il n’y aura personne pour me dire quoi que ce soit. J’allume l’eau de la douche avant de terminer de me désaper. Je passe ma main sous le jet et la retire en vitesse.
— Trop chaud !
Je règle la température avant de pénétrer dans la cabine. Un soupir d’aise m’échappe alors que je frotte ma paume sur mon crâne. J’ai fini par opter pour la coupe militaire. Plus pratique, plus économique. Une noisette de shampoing et ni vu ni connu. Mon portable vibre sur le lavabo. Je me dépêche de me laver, impatient de pouvoir répondre à ma belle. Tu ne sais même pas si c’est elle. Ça ne peut être qu’elle. Je sors, m’essuie les mains avant de récupérer l’appareil.
— Bingo !
Je souris. J’ai cette fille dans la peau, c’est indéniable. J’organise mon emploi du temps en fonction du sien, pour être certain d’être disponible pour lui parler. Canard. Ferme-la. J’ouvre le message qu’elle m’a envoyé :
[Tu es chaud pour aller bosser à ma place, demain ?]
[Quelque chose me dit que tu as passé une mauvaise journée, je me
trompe ?]
[Nan, aujourd’hui, c’était cool, j’ai vu ma meilleure amie. C’est demain
qui m’inquiète.]
Je lui répète, à nouveau, de démissionner, chose qu’elle ne fera pas. Nous avons eu cette discussion des dizaines de fois, pour toujours aboutir au même stade. Sa fierté mal placée. Elle est encore plus bornée que moi, c’est dire à quel point elle est une tête de mule ! Néanmoins, je l’adore. J’ai peur de ce qu’il adviendra de notre relation lorsqu’elle apprendra toute la vérité sur moi. Au fond de moi, j’ai l’espoir qu’elle ne s’enfuie pas, pourtant, je sais très bien ce qu’il se passera et j’en suis désolé d’avance.
[Il faut que j’aille récupérer ma sœur, on se parle plus tard. Bisous, ma
belle.]
[À toute beau gosse !]
Je réponds à son emoji cœur par un autre, avant de ranger mon téléphone. Si je ne coupe pas court, maintenant, je vais discuter pendant des heures. Si je peux me le permettre quand Sophie est dans sa famille d’accueil, cela devient inadmissible lorsque je m’occupe d’elle pour quelques jours. Je profite à fond de ces moments, espérant que, bientôt, le juge m’accordera sa garde exclusive. Lorsque grand-mère est décédée, papi n’a plus eu la force ni le courage de s’occuper de la petite fille. Je ne l’en blâme pas. Il se fait vieux et, si même, les autorités ont estimé qu’il n’était plus en mesure de l’élever… Il coule désormais la fin de ses jours dans une maison de retraite que je paie une petite fortune grâce à l’héritage de sa femme.
Je jette un nouveau coup d’œil à l’heure. Trente minutes. Je passe l’aspirateur en quatrième vitesse, range la vaisselle propre dans les placards. Alors que je récupère mes clefs dans la console de l’entrée, je me rends compte que je suis toujours torse nu.
— Quel con !
Je m’empresse de monter dans ma chambre pour saisir un T-shirt que j’enfile. Mes épaules peinent à rentrer dans le morceau de tissu. Je tire dessus pour essayer de le détendre, en vain.
— Sérieux, encore ?
C’est déjà la deuxième fois en deux mois que je dois racheter des fringues. Depuis mon séjour en prison, je me suis habitué à faire du sport. Mon corps n’est plus maigrichon comme autrefois et, malgré mes tentatives pour freiner ma prise de masse, je continue à accumuler du muscle. Résultat, je dois régulièrement faire du shopping pour avoir des vêtements à ma taille. Certes, il y a un sacré avantage à ce changement de physique. Celui de voir se retourner les filles sur mon passage. Cependant, il n’y en a qu’une à mes yeux, donc il ne me reste que les inconvénients. Tant pis, j’irai faire les courses la semaine prochaine…
***
— Aymeric !
Je souris à Sophie, qui court pour me sauter dans les bras.
— Coucou, ma princesse !
Je la rattrape et l’enlace, heureux de pouvoir l’emmener à la maison, aujourd’hui. Ce n’est que pour une nuit, mais je prends chaque instant que je peux avec elle. Mon petit rayon de soleil. Sophie encore contre moi, je m’approche de la mère de la famille d’accueil, Karen, que je salue d’une poignée de main. Elle m’envoie un sourire avant de lâcher :
— Vous vous souvenez qu’elle doit être rentrée pour quatorze heures, demain ? Elle a rendez-vous chez le dentiste.
— Je n’ai pas oublié, elle sera à l’heure, la rassuré-je.
Je me retiens de lui dire que, sa maison, c’est chez moi. Techniquement parlant, c’est faux, étant donné qu’elle passe plus de temps chez eux. Je suis son frère et je compte bien la récupérer au plus vite. J’ai fait des conneries pourtant, j’ai fait mon maximum pour que cela l’impacte le moins possible. Nous saluons Karen avant de rejoindre la voiture. Sophie s’assied sur son réhausseur. Du haut de ses sept ans, elle calcule le nombre de jours qu’il lui faut pour pouvoir l’enlever comme une grande. Je n’ai pas hâte qu’elle grandisse. J’aimerais qu’elle reste cette petite fille adorable toute sa vie, qu’elle ne connaisse pas les malheurs d’adulte.
— Aymeric ? On pourra manger de la glace, ce soir, en dessert ?
— Tu as été sage ?
— Bah, oui ! Je suis toujours sage !
Je fais mine de réfléchir, alors que je ne peux rien refuser à sa bouille trop mignonne.
— Va pour la glace !
— Chouette !
Je ris et prends place à l’avant. Une dizaine de minutes de voiture sépare les deux domiciles. J’ai choisi la maison la plus près possible compte tenu de mes moyens. Il me fallait deux chambres séparées avec un jardin et assez d’espace pour qu’elle puisse jouer, si je voulais l’avoir, de temps en temps, chez moi. On m’ordonnerait de m’inscrire dans un cirque pour devenir clown et l’amuser, que je le ferais. Je suis prêt à tout pour elle.
À peine arrivée, Sophie descend de voiture et se précipite vers Henri. Ce dernier se baisse comme il peut pour la réceptionner. Il lui demande :
— Comment va ma voisine préférée ?
— Très bien ! Ce soir, Aymeric a dit qu’on mangerait de la glace !
— Tu en as de la chance, dis donc !
— Tu peux venir avec nous !
Elle se tourne vers moi pour chercher mon approbation et je hoche la tête, même si je sais qu’il refusera.
— Ce n’est pas très bon pour ma ligne, jeune fille, mais régale-toi pour moi !
Elle acquiesce avant d’entrer chez Henri pour récupérer l’un des jouets qu’il lui a offerts. Je le rejoins alors qu’il la regarde s’éloigner, les yeux pétillants. Je pose une main sous son coude pour l’aider à se relever et il râle.
— T’en fais pas pour moi, fiston. Je suis solide !
— Je n’ai jamais dit le contraire.
Je vais dans son sens. Rien ne sert de contredire mon vieux voisin, il aura le dernier mot. Je peux attester qu’il vaut mieux ne pas ouvrir le débat avec lui. Il me fait signe d’avancer pour rejoindre Sophie et demande :
— Alors, des nouvelles du tribunal ?
— Toujours rien, pour l’instant. Mais, je ne me fais pas d’illusion. Tant que je n’aurais pas de CDI, ils ne me laisseront jamais sa garde. En attendant, c’est déjà bien qu’ils aient accepté que je l’aie quelques jours par mois.
— Foutaise, c’est injuste !
— Après ce qu’il s’est passé, Henri, c’est…
Il me coupe d’un geste de la main.
— Tu l’as fait pour ta petite sœur, pour la protéger. Et ça, tu as pu le leur prouver, un million de fois. L’idée que tu sois prêt à tout pour elle devrait être suffisante pour montrer que tu es ce qu’il y a de mieux pour elle.
Je hausse les épaules. Si la vie était aussi simple, cela se saurait. Elle a beau se composer d’une multitude de nuances de gris, les gens continuent à la voir comme si tout n’était que noir ou blanc. Je comprends leur démarche, même si ça m’éloigne de Sophie. Jamais je ne pourrais me pardonner de ce que j’ai fait endurer à Lucie et Camille. Cet enfoiré de Gabriel ne m’a pas laissé le choix, j’ai accompli ces atrocités pour protéger ma sœur, mais, malgré cela, je suis incapable de me regarder dans le miroir. La souffrance de Lucie et le visage anéanti de Camille continuent de tourner en boucle dans mon esprit. J’ai trahi la confiance de mon amie et de la femme que j’aimais. Que tu aimais ?
— Quoi qu’il en soit, conclut Henri, interrompant ainsi mes pensées, je suis persuadé d’une chose.
— Laquelle ?
— Tu obtiendras justice. Malgré ton passé et ce que tu as été obligé de faire à ces deux demoiselles, tu es un gars bien. Le karma te reviendra et tu récupéreras Sophie.
Il ne reste plus qu’à espérer qu’il dise vrai.
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