Pardon (French Edition)

Chloé Dupont · Chapitre 33 sur 51

Pages du PDF

Pardon (French Edition)

Chapitre 33

Camille

 

J e réponds aux mails de la responsable de ma formation, me sentant coupable de ne pas y avoir mis les pieds pour l’instant. Heureusement qu’ils ont été compréhensifs face à la situation. La seule condition imposée pour me libérer ces jours nécessaires à mon deuil est de rattraper mon retard quand je commencerai les cours. Tout m’a été envoyé, il faut juste que je trouve le temps et le courage de m’y plonger.

— Tu tiens le coup ?

— C’est mieux maintenant qu’on a quitté le cimetière, réponds-je à Samuel.

Lors des funérailles, je me suis effondrée. Maintenant qu’il est six pieds sous terre, la situation prend une proportion plus réelle. Léna pose une main sur mon épaule avant de me presser contre elle. Je lui souris, reconnaissante. Samuel a beaucoup de chance d’avoir une femme comme elle a ses côtés.

— Vous voulez quelque chose ? nous propose Cameron d’une voix calme.

Je jette un œil au buffet posté à l’entrée de la maison. Pour répondre aux exigences de grand-père, nous avons préparé une « fête » en son honneur. Il ne souhaitait pas que cette journée finisse dans la morosité. Alors, nous avons tous mis la main à la pâte, hier, pour cuisiner une montagne de nourriture. Si nos parents nous ont affirmé que nous en avions trop fait, j’étais persuadée que les lieux seraient remplis. Ça n’a pas loupé. Au moins une cinquantaine de personnes déambulent entre le rez-de-chaussée et le jardin. Je n’en suis pas étonné. Comment ne pas aimer papi ?

— Camille ? m’interpelle Lucie.

— Un morceau de flan, c’est très bien.

Elle acquiesce et part en direction du buffet avec son mari. Mon regard scrute l’assemblée. Je suis déconcertée par l’absence d’Aymeric. J’avais pourtant cru comprendre que cet hommage était important pour lui. Quand la cérémonie s’est clôturée, je l’ai vu quitter les lieux rapidement, seul. Une part de moi a voulu le rattraper alors que l’autre me jetait à la figure ce qu’il nous avait fait. C’est cette dernière qui a pris l’ascendant. J’ignore si Aymeric n’est pas là par choix ou s’il le fait pour ne pas nous imposer sa présence. Les deux, peut-être ?

— Tu es sûre que ça va, sœurette ? Tu sembles ailleurs…

— Je suis juste un peu troublée par la situation…

Je me retourne pour l’enlacer. Si je lui faisais part de mes pensées contradictoires par rapport à Aymeric, il me ferait la morale. Moi-même, je ne comprends pas pourquoi je réagis ainsi.

— Il continuera à prendre soin de nous de là-haut…

J’acquiesce à ses mots réconfortants. Cette idée réchauffe un tantinet mon corps anesthésié. Il n’est peut-être plus parmi nous d’un point de vue physique, mais, tant qu’il vivra à travers nous, alors il ne sera jamais totalement mort.

Les invités passent chacun leur tour nous adresser leurs condoléances. Cette épreuve est difficile. Notre peine est déjà immense, devoir faire face à celle des autres ne fait que l’accentuer. Et bientôt, je ne pourrai plus m’appuyer autant sur mes amis et ma famille. Chacun devra reprendre sa vie d’avant. Je questionne Samuel :

— Vous repartez quand, Léna et toi ?

— Dans deux jours, l’avion décolle en fin d’après-midi. Tu es sûre que ça ira pour toi ?

— Ne t’en fais pas, je suis une grande fille.

La vérité est que j’appréhende d’être toute seule. Pas uniquement à cause de la perte de grand-père, je sais que je peux les appeler à n’importe quel moment si besoin. De plus, Léna et Cameron m’ont déjà fait promettre de venir leur rendre visite, si ça ne va pas. Non, ce qui m’inquiète le plus, c’est mon nouveau voisin. J’ignore comment je réagirai face à lui quand je ne serai plus influencée par les avis de mes amis et de mon frère. Dans la mesure où, sans le vouloir, ils me rappellent plus ou moins à l’ordre lorsque les miennes dévient… Je ne sais pas si je serais capable de le voir tous les jours…

De but en blanc, Samuel demande :

— Tu penserais quoi, si je proposais à Aymeric de passer ? Je ne crois pas l’avoir vu à cette petite « fête ».

— Tu lui as pardonné ? l’interrogé-je, surprise.

Je crois bien que mon frère est le plus rancunier d’entre nous. Il était son meilleur ami et colocataire après tout. Alors, le voir lâcher prise si vite…

— Je lui en voudrai toujours de nous avoir trahis et d’avoir fait souffrir ma famille. Une part de moi gardera cette rancune tenace. Pourtant, je comprends le fait qu’il ait songé à la sienne en premier, lui. J’aurais fait la même chose à sa place. Donc, je suis prêt à faire un effort pour passer au-dessus de tout ce qu’il a fait. Surtout qu’il vaut mieux que l’entente reste cordiale, vu qu’il est ton nouveau voisin.

J’acquiesce sans rien ajouter. Si même Samuel arrive à aller de l’avant, pourquoi en suis-je incapable ? Rien que de le revoir fait naître des émotions que j’aimerais faire taire. Les images qui m’assaillent sont encore trop vivaces, même deux ans plus tard. Curieux, Samuel me renvoie la question :

— Et toi ? Qu’est-ce que tu en penses ?

— Je crois pas pouvoir faire comme toi. Il t’a trahi amicalement, alors que, moi, il m’a trahie…

Je ne termine pas cette phrase, c’est trop douloureux. J’enchaîne avant que Samuel ne l’achève à ma place :

— Mais tu peux lui proposer de venir. Après tout, cette réunion est faite pour honorer papi. Aymeric était très important pour lui et j’imagine qu’il aurait aimé sa présence avec nous.

— Sûre ?

— Certaine, oui.

— Je reviens dans ce cas. Espérons qu’il soit chez lui, je ne vais pas lui courir après dans toute la ville.

Il dépose un baiser sur le front de Léna avant de se diriger vers la porte d’entrée. En passant devant Cameron, il s’arrête. J’imagine qu’il lui annonce ce qu’il va faire, car ce dernier l’accompagne dehors. Lucie nous rejoint avec un petit sourire.

— On prie pour qu’ils ne se cognent pas dessus ?

— Cameron n’a pas eu sa part, lui rappelé-je.

— C’est vrai. Je ne pense pas qu’il le fera pourtant. Déjà, il est moins violent depuis qu’il m’a récupérée et il me semble que, dans un sens, il s’est retrouvé dans le témoignage d’Aymeric.

— Comment ça ? intervient Léna.

Lucie soupire avant d’expliquer :

— Cameron est prêt à tout pour protéger ceux qu’il aime. Pour le peu qu’on a échangé sur le sujet, j’ai cru comprendre qu’il s’est vu dans le cas inverse, si Bastien ou moi avions été en danger. Ça lui a pris aux tripes rien que d’imaginer la scène, alors la vivre pour de vrai…

Je réfléchis à ses paroles. Je tente à mon tour de me mettre à la place d’Aymeric avant d’y renoncer très vite. L’idée me glace le sang.

OceanofPDF.com