Pardon (French Edition)
Chapitre 6
Aymeric
J e souffle et m’éponge le front avec le dos de la main. Il fait bien trop chaud, aujourd’hui, pour pratiquer une quelconque activité en extérieur, néanmoins, j’ai promis à Henri que je l’assisterais et je n’ai qu’une seule parole. Tout du moins, c’est le cas, désormais. En attendant de trouver du travail, mon voisin m’a proposé un échange de bons procédés : il me rémunère un peu pour que je l’aide à entretenir son jardin. Le pauvre commence à se faire vieux et il devient difficile pour lui de se baisser ou de faire des efforts physiques. Pour être tout à fait honnête, je suis trop cher payé pour ce que je fais. Henri ne devrait pas être si généreux, mais, étant donné que cet argent me sert à m’occuper de Sophie lorsqu’elle est à la maison, je ne fais pas la fine bouche. Henri est comme un père pour moi.
— Tout va bien, mon garçon ?
Je lui jette un coup d’œil et confirme d’un mouvement de menton. Le vieillard est agenouillé dans la terre de son petit potager, affairé à semer des graines de je ne sais quelle fleur. Je n’ai jamais eu la main verte, en atteste les quelques plantes quasi mortes qui ornent mon chez-moi. Un jour, peut-être, que sa passion me sera communiquée.
— Pense à bien t’hydrater, surtout.
— Ce n’est pas moi qui suis censé vous surveiller pour cela ?
— Je suis vieux, mais pas sénile. Je sais m’occuper de moi-même.
Son ton bourru me fait sourire. Je m’avance jusqu’à la terrasse récupérer la bouteille d’eau qu’il m’a gentiment préparée avant mon arrivée. La moitié de son contenu absorbé d’une traite, je décide de retirer mon T-shirt pour m’essuyer avec. J’habite à côté, j’aurais vite fait de me doucher et me changer. Je reprends mon boulot, m’armant de courage pour terminer de retourner la terre. Henri compte faire une deuxième parcelle de plantation qui lui servira à l’été prochain. Il ne me reste plus grand-chose à faire et, ensuite, je pourrais tondre la pelouse. Son jardin sera ainsi nickel pour quelques jours.
— Allez, mon garçon, m’anime-t-il. Tu auras de la citronnade juste après.
J’en salive d’avance. Henri est un papi gâteau dans toute sa splendeur. À défaut de grands-parents et de parents attentifs et présents, Sophie peut compter sur lui dans n’importe quelle situation. Je suis fier de pouvoir le considérer comme notre famille et me réjouis d’avoir emménagé ici.
Une heure plus tard, j’ai enfin achevé de retourner la terre. Je me laisse tomber sur la chaise voisine avec un soupir de contentement. Je ne dis jamais non à un effort physique cependant, je ne suis pas mécontent de pouvoir me poser. Il ne me reste plus qu’à tondre. Je souffle un coup, vide le fond de ma bouteille d’eau et me redresse d’un bond, prêt à en découdre. Alors que je m’empare de l’engin, un grognement me fait tourner la tête. Je m’avance vers Henri, inquiet.
— Tout va bien ?
— Ne te fais pas de souci pour moi. C’est juste la chaleur.
— Vous êtes sûr ? Je peux appeler les pompiers et…
— Certainement pas, refuse-t-il tout rond. Je vais me reposer et tu vas faire de même.
Il fait mine de se relever ainsi, je l’aide en posant mes mains sous ses coudes. Il ronchonne pour la forme, se laissant de tout même faire. Une fois sur ses jambes, il me fait signe de le suivre et nous rentrons dans son logis. Je m’installe à la table de salle à manger, comme à mon habitude, alors qu’il récupère le pichet magique. Il nous verse, à chacun, un grand verre de citronnade que je me force à savourer avec lenteur. Henri rit et je lui jette un regard interrogateur.
— Tu ressembles beaucoup à ta petite sœur lorsque tu fais cela.
Je manque de rougir, pas à l’aise à l’idée d’être comparé à un enfant de moins de dix ans. À un gosse tout court, peu importe l’âge. Je n’en ai pas la carrure ni le mental. Enfin, je ne pense pas.
Alors que je m’apprête à rétorquer, mon téléphone sonne. Je l’extrais de ma poche pour vérifier la provenance de l’appel. Un numéro de portable que je ne connais pas. Dans le doute, je réponds.
— Allô ?
— Monsieur Fostier ? Carole Bourbier à l’appareil. Je suis la gérante du restaurant près de la mairie.
À cette annonce, je me redresse, droit comme un piquet. C’est l’un des endroits où j’ai postulé pour obtenir un boulot. Henri me lance un regard rempli d’espoir en remarquant mon air sérieux. Je lui tends mes deux doigts croisés et réponds :
— Bonjour, madame Bourbier. Que puis-je pour vous ?
— Je vous appelle pour vous déclarer que, si vous êtes toujours intéressé, nous avons décidé de vous attribuer le poste en tant que serveur dans notre établissement.
— Bien sûr que c’est le cas. Je vous remercie pour cette chance, que vous me donnez.
Je peine à contenir mon excitation. Devant moi, Henri entame une danse de la joie tandis que des larmes se forment dans mes yeux. Un an que je galère à trouver un taf qui veuille bien de moi. Plus de trois cent soixante-cinq jours à recevoir refus sur refus et la consécration est enfin là. Ma future patronne enchaîne :
— Nous allons vous mettre deux semaines à l’essai et, si nous sommes satisfaits de votre travail, nous signerons un CDI si cela vous convient.
— C’est parfait, encore un grand merci !
Nous échangeons quelques banalités avant de raccrocher. À peine l’appel terminé que j’exulte. Je prends Henri dans mes bras, fou de joie d’avoir enfin une opportunité qui s’ouvre à moi. Je laisse échapper une simple larme qui dévale sur ma joue. Tout n’est pas gagné, mais ma vie commence à se remettre sur des rails.
— Alors, c’est quoi, le deal ? demande mon voisin en reculant d’un pas.
— Mise à l’épreuve, puis CDI direct, si je conviens.
— Toutes mes félicitations, mon garçon ! Je savais que la roue finirait par tourner.
Le Graal ! Ne pas passer par de nombreux contrats à durée déterminée ne fait qu’accentuer mon euphorie. Trouver un travail était essentiel pour pouvoir récupérer la garde de Sophie. Sans cela, j’étais bloqué. Déjà qu’avoir fait de la prison ne joue pas en ma faveur, mais si en plus, je ne suis pas capable de subvenir à ses besoins… Maintenant que cette épine-là m’est enlevée du pied, la procédure devrait avancer bien plus vite. Ne foire pas tout, Aymeric !
— Je vais profiter de ce regain d’énergie pour tondre la pelouse.
— Tu finiras demain, contre-t-il d’un geste de la main. Tu devrais sortir fêter cela.
— Je vous ai promis de…
— Et moi, je te dis que ça attendra. De toute manière, je dois appeler ma petite-fille. Je n’ai pas eu de nouvelles depuis un moment.
Je laisse tomber. Après tout, s’il préfère que je repasse, je ne vais pas m’en plaindre. Je jette mon T-shirt sale sur mon épaule et acquiesce.
— Je vais vous laisser tranquille, alors. Bonne soirée.
— Toi, aussi. Oh, et j’ai hâte qu’elle vienne me rendre visite. Je compte bien te la présenter !
Je hausse les yeux au ciel, sans rien dire. Cela fait des mois qu’Henri veut me caser avec sa petite-fille que je n’ai jamais vue de ma vie et dont je ne sais presque rien. Le bonhomme cherche à instaurer un mystère autour de cette femme pour, ainsi, me vendre du rêve. Il croit dur comme fer qu’elle pourra me faire oublier Camille. Pourtant, je suis persuadé que ça n’arrivera pas. Jamais, je n’ai aimé si fort et, malgré toute la souffrance que je lui ai infligée, je suis prêt à tout pour me faire pardonner. Si seulement, j’avais le courage de lui parler en face. Faudrait déjà qu’elle accepte. Et ce n’est pas chose aisée. Je ramerai toute ma vie, s’il le faut, pour la reconquérir.
Je quitte Henri d’un dernier geste de la main et déserte son domicile. Il me tarde de prendre une douche. J’envoie un message à la famille d’accueil de Sophie pour demander une sortie exceptionnelle, ce soir. Avec cette magnifique nouvelle qui vient de tomber, j’adorerais l’emmener à la foire pour lui faire plaisir. Ce serait un avant-goût de notre future nouvelle vie ensemble.
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